Primavera de Filippi – Blockchain : la fin des intermédiaires, la fin de la régulation ?

Si, comme Internet, la blockchain est globale et sans frontière, cette technologie possède une caractéristique unique, celle de supprimer les intermédiaires, comme les banques ou les grands opérateurs en ligne, pour obtenir un financement ou effectuer un achat. Elle peut donc changer l’économie mais augure aussi une modification des outils juridiques de supervision aujourd’hui utilisés. Car lorsqu’on évolue dans la blockchain, seule la loi du code compte. C’est ce qu’a illustré Primavera de Filippi lors de son intervention à l’USI 2018.

« L’analogie avec Internet est la meilleure façon d’expliquer ce qu’est la blockchain », a lancé Primavera de Filippi en introduction de sa conférence USI. « Internet nous a permis de communiquer et d’échanger des informations entre pairs sans passer par des intermédiaires comme les télévisions ou les radios par exemple. (Cette technologie) nous a aussi permis de partager des fichiers. Mais lorsqu’il a s’agit d’échanger de l’argent ou tout autre ressource ayant une valeur, nous avons continué de passer par des intermédiaires, comme les banques ou PayPal. Avec la blockchain, et avec l’une de ses premières applications, le bitcoin, plus besoin d’intermédiaire », a poursuivi cette chercheuse du CNRS et de Harvard.

Aussi l’innovation de la blockchain réside-t-elle principalement dans le fait qu’elle donne naissance à un Internet sans intermédiaire s’appuyant d’un côté sur le code et de l’autre sur ses membres.

À qui se fier ?

Est-ce sécurisé ? En fait, répond Primavera de Filippi, au lieu de confier à un opérateur centralisé la tâche d’autoriser une transaction en bitcoins, « la blockchain s’appuie sur une architecture en réseau décentralisée ». Toujours sur l’exemple du bitcoin, l’historique de chaque transaction est conservé et détenu par tous les membres de la chaîne de bloc. Tous participent à la vérification et à la validation des transactions. Ainsi partagées, ces transactions sont protégées et infalsifiables. Car tout personne essayant de modifier ne serait-ce qu’une transaction mineure sera immédiatement détectée par tous les membres du réseau. « Et plus cette chaîne de bloc est longue, plus elle compte de participants donc, plus sa sécurité est renforcée », assure la chercheuse.

Par ailleurs, le code de chaque blockchain ne peut être modifié qu’en obtenant un consensus entre tous les participants. Enfin, « comme elles sont accessibles sur enregistrement et sont cryptées, une personne y ayant eu accès ne peut nier y être entrée ». Ainsi, avec la technologie blockchain, c’est le code qui fait loi. Contrairement à ce qui régit l’économie et même les liens contractuels dans le monde physique ou sur Internet, la blockchain ne s’appuie pas sur la délégation de la confiance d’un tiers à un acteur central.

« La blockchain augmente donc l’autonomie des systèmes », a souligné Primavera de Filippi. Et pourrait menacer la toute puissance des GAFA ou des institutions financières, voire compromettre la capacité des autorités gouvernementales à superviser les activités bancaires, commerciales, juridiques et autres domaines vitaux, explique-t-elle dans son dernier ouvrage co-signé avec Wright. Pour elle, le déploiement des blockchains ne saurait donc se faire sans repenser les règles actuelles et innover en matière juridique.

Un outils d’économie collaborative et démocratique ?

Reste que pour cette spécialiste, l’avènement d’une telle technologie pourrait engendrer une profonde démocratisation des mécanismes de production, de collaboration et de décision. « La blockchain pourrait-elle réussir là où Internet a échoué ? Pourrait-elle être l’outil d’un anticipation individuelle et collective réelle ? », a-t-elle interrogé. Car, étant fondée pour créer des programmes informatiques autonomes appelés « smart contracts », la blockchain ne se limite pas à des applications commerciales ou financières. « Basiquement, les blockchains sont autonomes, auto-efficientes et capables de se reproduire elles-mêmes. Mais elles peuvent prendre bien des formes et changer, évoluer grâce aux participants qui se partagent le pouvoir. C’est ce que j’ai voulu montrer avec l’expérience de la Plantoïd », a expliqué Primavera de Filippi.

Commencée en 2015, le projet Plantoïd est un objet physique en même temps qu’un objet numérique. Il a donc la forme d’un végétal. Mais, contrairement à une fleur, qui, pour se reproduire, a besoin d’insectes pollinisateurs « comme les papillons ou les abeilles », la Plantoïd a besoin de participants pour se reproduire. Plus de gens capitaliseront sur elle, plus la Plantoïd pourra payer des humains pour concevoir son « évolution », rassembler des matériaux et les assembler. « On pourrait la comparer un algorithme qui évolue au gré des interactions humaines. Si les premiers créateurs se voient reverser une petite proportion des fonds, le projet évolue de manière indépendante à son créateur original », a encore expliqué la spécialiste de la blockchain. Cela aboutit donc à un nouveau modèle économique où l’objet d’art ou le produit est réalisé en fonction des attentes des participants et d’un processus de décision collectif.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.