Sans eau, pas de vie ! – Sylvia Earle

Scientifique et aquanaute, l’octogénaire Sylvia Earle est l’une des plus célèbres ambassadrices de la lutte pour la protection des mers et des océans. Elle transmet ici avec aplomb sa passion pour une surface vitale trop longtemps victime de la voracité humaine, et rappelle pourquoi la connaissance dont nous disposons nous oblige à l’égard de la vie sous-marine.

“On peut aller explorer l’univers pour trouver une planète capable d’accueillir l’homme et de prolonger sa vie hors de la Terre. Mais pour l’heure la plus proche et accessible c’est Mars. Et L’atmosphère n’y est pas respirable. Le sera-t-elle un jour ? On ne sait pas. Mais imaginez le temps qu’il a fallu pour que la vie existe sur Terre !”. C’est en interrogeant l’exploration du cosmos et les objectifs d’Elon Musk pour “coloniser” Mars, que Sylvia Earle a choisi d’introduire sa conférence.

Partant d’une image de la Terre vue de l’espace, elle nous a rappelé une heure durant ce que nous savons aujourd’hui, et ce qu’hier encore, au début du XXe siècle, nous ignorions. “On sait que sur une planète qui a 4,5 milliards d’années, la vie a pu prospérer grâce à la photosynthèse, il y a 50 millions d’années seulement. Dans l’océan d’abord, puis en surface. Il faut donc énormément de temps pour que la vie se déploie, la production suffisante d’oxygène et d’azote. Alors en attendant, pourquoi ne pas prendre conscience de ce que nous avons et le protéger ?”, a demandé celle que la première plongée en 1953 a changé la vie à jamais.

Le Prochlorococcus, un organisme sous-marin inconnu mais vital

L’océan regorge de beauté, certes, mais aussi d’éléments qui conditionnent littéralement la vie sur Terre. Dans un premier temps, il est composé d’eau. 97 % de l’eau de notre planète se trouve dans l’océan, ainsi que plus de 90 % de la biosphère. “Et que cherche-t-on sur une planète quand on imagine un jour pouvoir y vivre ? Quel est l’élément inconditionnel sans lequel la vie est impensable ? C’est l’eau”, a rappelé l’aquanaute. La vie même de l’océan permet de réguler les températures en surface, explique la formation des pluies, des nuages et fait le climat, a-t-elle insisté. “Sans océan, sans bleu, pas de vert. Pourtant, il nous a fallu beaucoup de temps pour donner de la valeur à la vie dans l’océan. Ce n’est qu’en 1956, avec la découverte d’un organisme appelé Prochlorococcus que la donne a commencé à changer. Car on s’est aperçu que notre existence dépend de cet organisme : 20 % de l’oxygène de la terre et de l’eau est généré par ce petit organisme”.

Partant de l’idée qu’un élément aussi microscopique conditionne la vie, on peut donc penser que l’immensité de l’océan accueille bien d’autres espèces et voit se produire bien d’autres phénomènes générateurs d’équilibre. Et c’est le cas : “Il existe 35 différents types d’animaux. Nous faisons partie des vertébrés mais nous ne sommes qu’une infime partie des espèces. La plupart sont invertébrés et plus de la moitié des types d’animaux vivent dans l’océan. Comme nous sommes sur la Terre ferme, nous ne pouvons apprécier à sa juste valeur le fait que la majorité de la vie sur Terre est en fait sous l’océan. Il faudrait que nous fassions tous un voyage en sous-marin pour le réaliser”, a estimé la scientifique.

Tout est interconnecté

Au-delà, l’observation et la connaissance croissante des mers et océans démontrent que tout sur la planète, depuis les fonds marins jusqu’à la cime des arbres, est interconnecté. “Je n’en veux pas aux pêcheurs du passé pour ce qu’ils ont fait sans savoir, sans connaître l’importance de la vie dans l’océan, sans savoir que tuer les baleines aurait un impact énorme. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, on commence à prendre conscience que les choses de la vie sont totalement liées. On devrait tous être reconnaissants du charbon, du bois, du gaz qui nous ont donné l’électricité, qui nous ont permis d’aller dans l’espace”.

On voit aussi les conséquences de nos actes sur l’océan et sur nos vies, a ajouté Sylvia Earle. En constatant par exemple l’augmentation des plastiques qui finissent leur « vie » dans l’eau, créant de véritables pièges pour les poissons ou les empoisonnant sous formes de microparticules : “Aujourd’hui, on comprend et on voit ce qui n’était pas visible. Et nous sommes les seules espèces à savoir d’où viennent les problèmes. Car nos actes sont en cause. Il nous a fallu quelques décennies seulement pour détruire des espèces qui rendent notre vie possible ! Nous devrions être fascinés par ces organismes et effrayés de les voir décliner…”, a déploré la scientifique devant un public ému et attentif.

Nous savons, et nous ne pouvons plus ignorer

Et selon elle, cette connaissance cumulée, cette « exception » de savoir propre à l’Homme, ne laisse aucune autre échappatoire. Nous avons maintenant ce super pouvoir de la connaissance. Nous en savons suffisamment pour protéger ce qui apporte et soutient la vie. Impossible donc de ne pas agir. Les technologies sont là. Elles existent. Mais ce qui manque aujourd’hui c’est la volonté. Celle de protéger”. Heureusement toutefois, les mentalités et les actions évoluent, a-t-elle souligné, sourire aux lèvres. Elle a ainsi rappelé que des chefs d’État, depuis les présidents américains Georges W. Bush ou Barack Obama jusqu’à l’actuel président péruvien, en passant par des îles-nations du Pacifique et d’ailleurs, s’engagent en créant des réserves marines protégées, interdites à la pêche, dans leurs zones économiques exclusives… Mais le chemin est encore long. “Cela ne concerne que 4 ou 5 % de la surface des océans. Le reste est ouvert à la pêche, à l’exploitation. On pourrait aller jusqu’à 50 %. D’un coup. Pourquoi pas ? Pour cesser ce déclin des processus qu’on a toujours pris pour argent comptant. Nous n’avons nulle part ailleurs où aller en fin de compte”.

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