L’économiste Daniel Cohen introduit cette seconde journée de conférences avec un talk captivant, dans lequel il essaie de répondre à deux questions : quel est notre degré d’addiction à la croissance économique, et pourquoi celle-ci semble-t-elle faire défaut, ou du moins être en retard par rapport aux avancées technologiques ?

Photo de Daniel Cohen à la conférence USI avec citation

La richesse absolue des sociétés est décorrélée de la richesse relative des individus

Au début des années 1930, l’économiste John Maynard Keynes publie un article intitulé Economic possibilities for our grandchildren, dans lequel il explique que la crise économique de l’époque n’a aucune vocation à être durable. Il la voit comme une vague de pessimisme passagère. Pour Keynes, un siècle plus tard, la société sera entre quatre et huit fois plus riche que dans les années 1930. Le problème économique aura alors disparu, de même que le problème alimentaire avait finit par disparaitre au sein de la société moderne. Un siècle plus tard, on peut affirmer que Keynes n’a pas fait d’erreur sur le rythme de la croissance économique. Ainsi, avec 2 % de croissance par an, le revenu a été multiplié par sept !

Pour autant, l’économiste s’est trompé sur l’usage qui a été fait de cette richesse : il n’a pas mesuré la capacité d’extension de l’appétit de richesses matérielles des hommes. Pour Daniel Cohen, il est clair que la question du pouvoir d’achat est loin d’être refermée. Ce paradoxe est bien connu sous le nom de paradoxe d’Easterlin. Énoncé en 1974, il est au monde moderne ce que la loi de Malthus était au monde pré-transition démographique. Ce théorème veut que quelque soit le niveau de richesse obtenu par une société donnée, aucun effet ne soit visible sur le niveau de vie moyen de cette société. L’économiste invite alors l’audience à s’intéresser aux chiffres : en France, alors que le PIB par habitant a été multiplié par deux depuis les années 1970 les indicateurs de bien-être par habitant ont stagné. Aux Etats-Unis, ils n’ont fait que chuter.

 

A lire : Marc Esposito : l’économie circulaire, dernière chance de notre société ?

 

Notre éternelle addiction à la croissance économique s’ancre dans nos désirs individuels

Comment comprendre ce paradoxe ? Tout d’abord il faut savoir que les besoins humains ne sont jamais absolus, une fois passé le seuil de subsistance, mais toujours relatifs. L’échelle de comparaison la plus forte, ce sont « les autres ». La perte de l’accès au monde des autres est vécue comme une dyssocialité, comme une mise en exil. Si la société progresse, il faut qu’individuellement je progresse également. Pour l’économiste américain James Duesenberry, le consommateur doit « Keep up with the Joneses », c’est à dire rester au même niveau de consommation que ses voisins. Cela signifie que le système d’accumulation des biens est infini. Par ailleurs, la nature humaine veut que, relativement aux autres espèces, nous ayons une capacité d’adaptation exceptionnelle.

Pour l’homme, ce qui l’entoure devient la norme. Ce sont seulement les écarts à la moyenne qui l’alertent, expliquant sa disposition à s’habituer à tout, y compris à un certain niveau de richesse. Ainsi, individuellement comme collectivement, nous avons besoin de delta, de stimuli, afin de retrouver les plaisirs de la nouveauté. Par conséquent, ce dont nos sociétés modernes sont avides, ce n’est non pas de la richesse, mais de la croissance économique. La croissance est ce qui permet de dépasser les attentes, et qui permet à chacun de se hisser au dessus de sa condition.

La croissance est ce qui a fait tenir jusqu’à présent nos sociétés modernes.

Cartoon de la session de Daniel Cohen à l'USI 2016

Le XXIe siècle sera-t-il celui du retour de la croissance ou bien de la stagnation séculaire ?

Que se passerait-il si la croissance disparaissait pour de bon ? Nos sociétés pourraient-elles survivre à la dépression collective qui en découlerait ? Ou bien répondrait-on à la prédiction de Keynes, en décalage de quelques dizaines d’années, en supprimant la question économique ? Que faut-il penser des perspectives de croissance de nos sociétés avancées ? Deux camps s’affrontent de manière nette pour tenter de répondre à cette question. Selon Daniel Cohen, il y a d’un coté les croyants, de l’autre les hérétiques. Les premiers croient à un retour de la croissance et les seconds se sont résignés. Ceux qui font partie du premier camp sont des partisans de la loi de Moore, selon laquelle la taille des processeurs double tous les 18 mois. Selon ces derniers, nous entrons dans la phase où les résultats deviendraient spectaculaires.

Ainsi, les effets de cette loi pourraient être tels que, dans trente ans, il serait possible de faire tenir l’intelligence d’un cerveau humain dans une clé USB, et quelques années plus tard, l’intelligence de l’humanité toute entière. Robert Gordon, lui, est le chef de file des sceptiques, défenseurs de la « stagnation séculaire ». Ils partent d’un constat simple, celui du Prix Nobel Robert Solow : « Je vois des ordinateurs partout mais pas dans les statistiques de croissance ».

En effet, malgré toutes les avancées technologiques depuis les années 1980, en France, le taux de croissance n’a cessé de diminuer, passant d’un plateau à 2% à un niveau stagnant autour d’1%. De même au Japon, en Allemagne et aux Etats-Unis. Dans ce dernier pays, pour 90% de la population, il n’y a eu aucune croissance. L’accroissement de la richesse s’est concentré sur les plus riches. La force de traction de la technologie pour la classe moyenne est finalement inexistante.

 

Photo de Daniel Cohen à la conférence USI 2016

Le numérique peut-il faire revenir la prospérité ?

Comment expliquer cela ? Dans un premier temps, les technologies ont permis au travail de rentrer dans une relation de complémentarité, ce qui a engendré une hausse de la productivité moyenne du travail généralisée. Mais désormais, les technologies ont transformé cette relation de complémentarité en substitution. La technologie avance toute seule, en laissant le travail humain de côté.

Ainsi, lorsque l’on parle de polarisation du marché de l’emploi, c’est bien au milieu que la technologie frappe le plus fort. Les emplois qui survivent pour le moment sont uniquement ceux en haut et en bas de l’échelle, là où le numérique ne peut pas encore aller, ou bien là où il n’y a pas de gros gains de productivité.

« Il y a une transformation numérique extraordinaire du monde, mais pour l’instant elle se fait toute seule » conclut Daniel Cohen.

 

A lire :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *