“Aujourd’hui, les parents doivent faire face à une injonction paradoxale : formez vos enfants au numérique, mais ne les mettez pas devant les écrans !” dénonce Amélia Matar, fondatrice du projet COLORI, qui propose des ateliers de code aux enfants, mais sans écran.

Et ceci n’est qu’un exemple parmi d’autres. La frénésie qui accompagne tout ce qui touche au numérique est d’autant plus passionnée quand on parle des enfants.

Le problème, c’est que nous avançons à tâtons dans un paysage inconnu et l’école actuelle n’est plus à même de préparer les enfants à cet avenir.

A défaut d’avoir le temps de tester les contenus et les méthodes, l’enseignement des nouvelles technologies reste aujourd’hui très “papier / crayon”. Nous appliquons de vieux réflexes à des disciplines pourtant radicalement nouvelles. Alors, sur quel terrain sommes-nous réellement en mesure d’agir aujourd’hui ? Comment transmettre ce qui relève de l’incertitude ?

Nous avons fait le point sur les 3 failles auxquelles l’école devrait, selon nous, s’atteler de toute urgence.

1. Ne plus confondre la technologie et les machines

Notre première erreur est sans doute de confondre l’apprentissage de la technologie avec la manipulation des ordinateurs et autres écrans. En gros, nous nous attaquons en priorité à la partie émergée de l’iceberg sans prendre en compte ses fondements.

Coder, pour prendre cet exemple, est effectivement une activité qui s’exécute sur machine. Mais les équipements sont loin d’être suffisants pour faire de nos enfants des geeks avertis, encore moins de bons élèves.

Comme le soulignait déjà l’OCDE en 2015 dans son rapport “Connectés pour apprendre”, les établissements les mieux équipés n’enregistrent pas forcément les meilleurs résultats :
“Même lorsque les nouvelles technologies sont utilisées en classe, leur incidence sur la performance des élèves est mitigée, dans le meilleur des cas. Les élèves utilisant modérément les ordinateurs à l’école ont tendance à avoir des résultats scolaires légèrement meilleurs que ceux ne les utilisent que rarement. Mais en revanche, les élèves utilisant très souvent les ordinateurs à l’école obtiennent des résultats bien inférieurs dans la plupart des domaines d’apprentissage, même après contrôle de leurs caractéristiques socio‑démographiques.”

 

La manipulation reste néanmoins cruciale pour l’enfant, surtout au plus jeune âge : “Son cerveau n’est pas suffisamment développé pour être dans l’abstraction. L’apprentissage sera plus efficace s’il passe par une vraie manipulation” explique Amélia Matar, dont les techniques d’enseignement du code s’inspire largement de la méthode Montessori.

enfant-apprentissage-code

Ce n’est pas tant l’objet technologique que l’enfant doit manipuler pour apprendre, mais le fait même de manipuler qui facilite son apprentissage.
COLORI par exemple propose une approche par le jeu pour les enfants dès 3 ans. Robot évolutif en bois (Cubetto), cartes classifiées, lecture d’histoires et autres activités à base de gommettes : ici, on se familiarise avec la logique binaire, les algorithmes, la représentation par pixels, etc. Sans toucher à la machine à proprement parler, ni réduire le numérique à des objets ou des fonctionnalités.

 


Aborder les dangers de la tech avec des carte classifiées

images classifiees colori“Avec les tous petits, nous utilisons la technique Montessori appelée les images classifiées, explique Amélia. Cela consiste à placer devant l’enfant des cartes qui représentent différentes images, qui synthétisent un sujet : les fruits et légumes, les métiers, les plantes, etc.

Cela lui permet de structurer les sujets. Je propose dans mes ateliers des images classifiées d’écrans : où est-ce qu’ils sont autour de nous, à quoi servent-ils ?, etc. On fait passer un message sur la dangerosité de l’excès de l’écran avec des mots simples… Nous avons aussi des images classifiées sur les robots : on en passe en revue une vingtaine et leurs usages, on les fait parler dessus. Cette distance critique vis à vis de l’artefact est déjà bénéfique, cela permet de prendre de la hauteur”.


 

2. Renforcer la communication entre l’Education Nationale et les enseignants

Si la France accuse un certain retard en matière de pédagogie du numérique, l’Éducation Nationale semble néanmoins avoir pris la mesure du sujet. Des cours d’initiation aux algorithmes sont proposés dès la maternelle, des cours de code dès la primaire, et les enseignants peuvent bénéficier des initiatives “123 Codez” et “Class’Code”. Des formations qui proposent “des activités branchées” et d’autres “débranchées”, une aide pour mettre en place des projets pédagogiques, des MOOCs, etc.

Très positives dans les faits, ces initiatives ne font pas réellement office d’accompagnement de l’enseignant, qui se retrouve souvent seul dans son apprentissage, et dont le choix ou non de s’y atteler dépend entièrement de sa volonté. En parallèle, le slogan “Le numérique change l’école” voit le jour, et les termes “innovation”, “numérique” et “éducation” sont rabâchés dans les communiqués officiels.

“Cette prophétie incantatoire : “Parce que tu utiliseras le numérique, tu seras un bon prof” n’a pas échappé aux enseignants, souligne Anne Cordier, auteur de Grandir Connectés et chercheuse en Sciences de l’information et de la communication à Rouen, sur France Culture. Pris entre les entre des injonctions et le manque d’accompagnement, les enseignants se retrouvent dans une situation pour le moins déplaisante, pour ne pas dire culpabilisante.
Anne Cordier déplore également l’attitude prescriptive de l’Etat et une méconnaissance du métier : “Les enseignants sont avant tout des pédagogues”. Si le numérique change en effet radicalement les outils et les approches, la véritable innovation pédagogique ne se situe pas là.
Ils ne font pas du numérique pour le numérique (…), poursuit Anne Cordier. Les enseignants qui l’intègrent naturellement dans leur pratique n’ont pas le sentiment d’être innovants. Et ils ne comprennent pas ce que l’institution entend par « innovation ». Ils me disent “ce n’est pas de l’innovation, c’est des cours, c’est tout”.
Cette incompréhension entre ceux qui conceptualisent l’éducation et ceux qui connaissent le terrain est d’autant plus critique que rien n’est véritablement acquis en matière d’enseignement du numérique. Le dialogue entre doit reprendre de toute urgence.

3. Développer la confiance en soi dès l’école

Imaginons malgré tout que l’on parvienne à développer le système d’apprentissage le plus pédagogique qui soit, une lacune demeurerait toujours : comment préparer les enfants à l’inconnu ?
harari-21-lessons-for-the-21-centuryComme le révèle
Yuval Harari dans les colonnes de Wired, personne ne peut prédire avec exactitude les aptitudes dont les enfants auront besoin en 2050. Difficile dès lors de les enseigner avec précisions !
“In such a world, the last thing a teacher needs to give her pupils is more information. They already have far too much of it. Instead, people need the ability to make sense of information, to tell the difference between what is important and what is unimportant, and above all to combine many bits of information into a broad picture of the world.”

Si cet idéal de “apprendre à penser par soi-même” n’est pas nouveau, il devient urgentissime. Et pour cause, une génération future qui ne serait pas capable d’analyser objectivement une série de données, par exemple, serait en proie à la pire manipulation. Et de poursuivre : “In order to keep up with the world of 2050, you will need not merely to invent new ideas and products – you will above all need to reinvent yourself again and again.”

Développer la confiance en soi et sa capacité à se réinventer ne sont pas des disciplines. Elles doivent s’infuser dans tout le système de l’enseignement. Cela peut passer par le retrait des tests et systèmes de notation, qui réduisent forcément l’intelligence à des acquis. Mais aussi la valorisation du droit à l’erreur qui conduit à un véritable cheminement de pensée. Le Danemark nous offre aussi un bon exemple avec ses cours d’empathie dès le plus jeune âge ; il s’agit de laisser libre cours aux émotions de l’enfant à travers le théâtre, des ateliers de création de contes et autres supports favorisant l’expression et l’écoute de l’autre.
“Plus on arrive à se connaître, plus on arrive à naviguer facilement dans la vie. Le « connais-toi toi-même » de Socrate est tout à fait d’actualité pour moi.” affirme Malene Rydahl, auteur du best seller Heureux comme un Danois et speaker à USI 2018. En France, l’enseignement du rapport à soi et aux autres se résume malheureusement souvent aux quelques principes de citoyenneté appris en éducation civique. De la théorie, encore une fois.
Un signe d’espoir cependant : le terme “école de la confiance” était au coeur du
discours de rentrée du ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer et le récent rapport Villani évoquait les méthodes Montessori et Freinet comme les meilleurs moyens d’apprendre les maths et les matières scientifiques.

Malgré le refus de poursuivre l’expérience de Céline Alvarez, serions-nous en train de prendre enfin en compte les bénéfices d’une éducation fondée sur la bienveillance et la confiance en soi ?

“Il y a aussi une défiance de la part de la communauté éducative vis à vis des hautes sphères que sont les ministères et autres instances, souligne Amélia Matar. Effectivement, rétablir un lien de confiance est fondamental”. Pour le bien de tous.

 


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Notre interview de Malene Rydahl : Je veux inviter les gens à être eux-mêmes, c’est là qu’ils sont le plus innovants et créatifs !”


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