Première à l’USI, l’édition 2018 propose une Open discussion entre trois experts en psychologie et sciences sociales, Dan Ariely, Moran Cerf et Sandra Matz. Le sujet abordé, à la fois épineux et passionnant, se positionne à la limite de la science et de la philosophie : peut-on modifier le comportement humain de manière éthique ?

La barrière de l’ éthique

Le professeur Dan Ariely, auteur du bestseller C’est (vraiment ?) moi qui décide : Les raisons cachés de nos choix, entame ce panel en cherchant à définir la limite entre éthique et non éthique : “If you could write any experiment, what would you do?” Tous les chercheurs en sciences sociales ont déjà rêvé étudier le comportement de deux jumeaux élevés dans deux contextes radicalement différents, l’un en Chine et l’autre aux Etats Unis par exemple. Pourtant, il est facile de se mettre d’accord sur l’immoralité d’une telle expérimentation.

Moran Cerf, Dan Ariely et Sandra Matz sur scène pour l'Open discussion sur l'éthique et le comportement humain à la conférence USI 2018

Sur une touche plus personnelle, Dan Ariely se remémore son hospitalisation suite à de très graves brûlures couvrant 70 % de son corps. Alors que le corps médical lui appliquait des bandages serrés, procédure très douloureuse sensée masser la peau et maintenir la pression sanguine, ce professeur de psychologie et d’économie comportementale a remarqué l’absence de résultats sur son propre corps, mais aussi l’absence d’expérimentation probante. Il aurait alors proposé de s’infliger deux nouvelles brûlures, l’une traitée avec ces bandages serrés et l’autre laissée à l’air libre, afin de mesurer les résultats de la méthode. Mais malgré son consentement, l’expérimentation a été jugée non éthique par ses médecins soignants, préférant s’en tenir à leur procédure. Et pourtant, est-ce vraiment plus éthique d’infliger un traitement douloureux et non prouvé scientifiquement ?

“Some experiments are unethical, but sometimes it’s unethical not to do the experiment.”

D’après Sandra Matz, spécialiste des sciences sociales, les technologies actuelles nous permettent de connaître la personnalité, les valeurs, les vues politiques ou encore les croyances de n’importe qui, à partir de son téléphone portable, de sa carte de crédit ou de son profil Facebook. Ce profilage psychologique a d’ailleurs été utilisé par la société Cambridge Analytica lors des dernières élections présidentielles américaines pour tenter d’influencer les résultats, ce qui a provoqué un tollé général. Mais est-ce la fin ou le moyen qui choque le plus ? Dan Ariely nous invite à nous interroger : “If Cambridge Analytica had helped preventing Trump from being elected, would you consider it immoral?”

Accord conscient ou inconscient

Sandra Matz en est convaincue, le ciblage psychologique peut avoir un effet positif sur la société et les individus, sous trois conditions : obtenir leur accord, leur expliquer l’utilisation qui est faite des données récoltées, et surtout si cette utilisation a effectivement un but louable – trois conditions non remplies par Cambridge Analytica.

Pour Moran Cerf, ancien hacker reconverti dans les neurosciences, la question de l’accord conscient est prépondérante. En effet, des expérimentations ont été réalisées auprès de personnes désirants arrêter de fumer. La simple diffusion une odeur de cigarette suivie de celle d’oeufs pourris pendant leur sommeil suffisait à leur couper toute envie de fumer. Moran Cerf s’inquiète de ces résultats : et si la même méthode était utilisée pour supprimer ou modifier les souvenirs d’un individu ? Cela pourrait entièrement transformer ses croyances et ses comportements, pour le meilleur ou pour le pire. “Everyone aspires to changing behavior. But if you’re sleeping, you’re not really there. It’s not ethical.” Moran Cerf conclut en nous alertant sur le risque de laisser l’assistant personnel intelligent d’Amazon, Alexa, contrôler notre sommeil.

 

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Le prix de la liberté

La plupart d’entre nous prenons régulièrement des mauvaises décisions au jour le jour : nous mangeons trop, nous ne faisons pas assez d’exercice, nous ne dormons pas assez… Les études montrent qu’il y a 100 ans, seuls 10 % des décès étaient liés à une mauvaise décision prise, alors qu’aujourd’hui, ce chiffre dépasse les 40 %. Il n’y a qu’à penser aux accidents de voiture causés par le téléphone portable ou l’alcool. Sommes-nous plus bêtes qu’avant ? Pour Dan Ariely, nous avons simplement plus de tentations aujourd’hui : “We have created a world of temptations all around us.”

Dans l’Odyssée, Ulysse combattait la tentation des sirènes en s’attachant au mât de son bateau et en bouchant les oreilles de son équipage avec de la cire. Dan Ariely tente de nous aider à y résister grâce au meilleur de la technologie : une application offerte à des patients venant de subir une opération du cœur. Elle met en scène une tortue qui se réveille en pleine forme le matin, et peu à peu se renferme sur elle-même et dépérit si son « propriétaire » ne fait pas d’exercice et oublie de prendre ses médicaments. Pire : elle finit par supprimer les applications les plus utilisées habituellement : Facebook, Instagram, Twitter… En quelque sorte, cette application limite la liberté des gens pour leur bien.

“We eliminate human freedom from the equation because it helps them behave better.”

Sur le même principe mais à plus grande échelle, le système de notation mis en place par le gouvernement chinois vise à améliorer le comportement citoyen en rétablissant un système de réputation dans une société anonymisée. Celui-ci prend en compte tous les aspects de la vie courante, de traverser au passage piéton aux donations versées à des associations. Pour Sandra Matz, ce système est certes extrême, mais il peut être positif s’il participe à la réduction des inégalités sociales.

Finalement, Moran, Sandra et Dan se rejoignent sur un même point : la liberté peut également être néfaste pour les individus. “We have created a playing field that is killing us. It’s only fair to help people fight this war.”

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