« La première fois que j’ai ressenti la peur, j’avais 41 ans. » C’est avec ces mots poignants qu’Ingrid Betancourt débute le talk (de clôture) d’USI 2017. Avec beaucoup d’empathie et d’émotion, cette célèbre activiste politique franco-colombienne revient sur son expérience de séquestration par les FARC pour nous partager ses enseignements – et nous adjurer de ne pas céder à la peur.

L’expérience de la peur

Engagée en politique pour combattre la corruption et rendre au peuple colombien les chances de développement qu’il mérite, Ingrid Betancourt se retrouve vite la cible de menaces personnelles. Ayant échappé de justesse à un attentat en plein cœur de la campagne présidentielle, elle poursuit malgré tout son engagement politique : “Ce n’était pas du courage, je n’avais juste pas connu la vraie peur”.

C’est en voyage pour assister à une conférence de presse internationale dans une zone occupée par les FARC qu’Ingrid Betancourt se fait arrêter par un groupe de guérilleros. Une pensée fulgurante lui traverse l’esprit : “Ces hommes vont me tuer et je n’ai pas dit au revoir à mes enfants.” Dès lors, la peur devient son compagnon de vie, et ce, pendant les 6 années et demi que durera sa détention. Ingrid Betancourt continue : “Plus on m’internait dans cette jungle amazonienne, plus je me désintégrais, j’étais incapable prendre la moindre décision.” La peur lui fait vivre une véritable crise identitaire – mais lui fait découvrir également des ressources insoupçonnées.

Citation d'Ingrid Betancourt sur la peur comme expérience fondatrice, à la conférence USI 2017

Entre instinct et principes

La peur est une réaction archaïque, primaire. Elle nous prive de décision et affecte notre identité. Mais face à la peur, d’autres éléments primaires de notre personnalité interviennent : nos valeurs. C’est une révélation pour Ingrid Betancourt, qui en prend conscience lors de son premier soir d’internement dans un camp de concentration au milieu de la jungle, un an après son enlèvement. Face à la demande hurlante d’un groupe de guérilleros, elle refuse instinctivement de s’identifier par son matricule et affirme qu’elle ne répondra qu’à l’appel de son nom. Si pendant un an ses actes étaient entièrement régis par l’instinct, ce soir-là, ses principes reprennent le dessus et font reculer un peu l’influence de la peur.


 

A lire

Notre Interview d’Ingrid Betancourt : « Nous avons toujours le choix entre agir par principe et agir par intérêt »


 

La solidarité comme antidote contre la peur

La peur est terrible : elle paralyse et rend égoïste. Face à elle, notre réaction immédiate oscille entre “sauve-qui-peut” et “moi d’abord” nous avoue Ingrid Betancourt. Pourtant, le seul moyen de surpasser cet instinct, c’est la fraternité. Dans cette jungle sombre, moite et grouillante de bestioles qui les attaquent sans relâche, c’est la perfidie humaine qui fait lui fait le plus de mal. Les FARC font leur possible pour les diviser, les soumettre. Ils entretiennent les jalousies et les rancœurs, incitant les trahisons et délations pour monter les otages les uns contre les autres.

« La main tendue de l’autre, c’est l’antidote contre la peur. »

Dans cet enfer, Ingrid Betancourt fait l’expérience du cœur. “Le jour où je me suis enfuie avec Clara Rojas, on a pris la décision de survivre ou périr ensemble. Le jour, nous nous cachions des FARC. Et tous les soirs, nous nous attachions ensemble, et nous plongions dans l’eau noir pleine de caïmans et de piranhas pour se laisser porter par le courant. Tous les soirs, nous étions terrifiées, mais nous allions de l’avant. La main tendue de l’autre, c’est l’antidote contre la peur.”

Voir le talk complet d’Ingrid Betancourt à la conférence USI 2017

 

La foi, solution face au désespoir

Qu’on la place sous l’angle de la religion ou non, Ingrid en est persuadée, la foi est contagieuse. Cette certitude que nous portons en nous est une force si extraordinaire qu’elle peut transformer nos faiblesses en forces. C’est elle qui nous permet de devenir ce que nous avons choisi d’être.

Forte de ses 5 tentatives d’évasion, Ingrid Betancourt est sollicitée un jour par Jhon Frank Pinchao, officier de police et compagnon de captivité capturé 8 ans auparavant. Malgré sa réputation de couard, celui-ci prend la décision de s’évader. Pendant des mois, Ingrid l’aide à préparer son évasion dans le plus grand secret. Un jour, Pinchao avoue à Ingrid sa peur de ne pas “trouver la sortie”. Ingrid lui répond : “Si tu te perds dans la jungle, trouve un téléphone et appelle en haut.” Athé, Pinchao s’indigne, mais Ingrid insiste “Dieu va t’aider quand même.” Le soir même, aidé par une pluie torrentielle, Pinchao s’évade. 17 jours plus tard, les otages écoutent son hommage à Ingrid à la radio “J’ai appelé celui d’en-haut et il m’a envoyé la patrouille de police qui m’a sauvé la vie.”

La Franco-Colombienne achève son témoignage bouleversant en reliant son expérience à la peur omniprésente dans notre monde de libertés. Pour elle, c’est cette peur, utilisée comme instrument politique pour nous manipuler, pour nous diviser, pour nous recruter, qui à l’origine de décisions comme le Brexit ou la construction d’un mur entre les Etats-Unis et le Mexique. “Ce n’était pas un choix d’expérimenter la peur, mais définir ce que j’allais en faire, c’était un choix.” La peur est inscrite dans la condition humaine, mais nous avons toujours la liberté de faire un choix essentiel : vivre en nous traînant avec nos peurs, ou décider de nous relever pour être chaque fois un peu plus humain, pour vivre selon nos valeurs, notre cœur et nos certitudes.

« Nous ne devons pas accepter que la peur soit utilisée pour nous manipuler, nous recruter ou nous diviser. »


Vous aimerez aussi


 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *