Si Internet et les technologies digitales permettent aux utilisateurs connectés aux réseaux de s’affranchir des frontières et de communiquer avec l’autre bout du monde, ils ne sont pourtant pas le reflet de la diversité de nos sociétés. Un constat qu’a exposé le chercheur et professeur américain Ramesh Srinivasan. L’occasion pour lui, aussi, de plaider pour la construction d’un futur numérique plus varié, transparent et créatif.

Chercheur activiste, diplômé de Harvard et du MIT, Ramesh Srinivasan, étudie les relations entre les technologies, le monde politique et les sociétés à travers le monde. Travail dont il a livré les fruits et les premières conclusions dans deux ouvrages très remarqués parus en 2017 : Whose Global Village ? Rethinking how technology impacts our world ? et After the Internet.
Travail dont il a aussi expliqué le sens et les conclusions au public de l’USI 2018 rassemblé pour l’écouter. « Pour beaucoup, le cloud et Internet sont synonymes d’universalité, de neutralité et de beauté. Mais un fait en particulier obscurcie cette croyance : 75% du trafic digital s’opère via les réseaux construits par 3 grandes entreprises du numérique, dont Facebook et Google », a souligné Ramesh Srinivasan. Résultat, aujourd’hui, Internet et l’économie digitale ne représentent pas un grand village global. Ils « ne servent pas nécessairement la diversité ». Car la priorité aujourd’hui c’est la donnée pour élaborer des contenus et produits qui puissent être « poussés » sur la Toile et ainsi générer des revenus, a déploré l’expert.

Srinivasan Ramesh à usi 2018
Un Internet « centralisé » construit à l’image de l’Occident

Et l’un des problèmes majeurs de l’Internet d’aujourd’hui est qu’il s’appuie sur les données des 4 milliards de personnes dans le monde ayant accès à Internet, et notamment sur celles des 1,8 milliards d’utilisateurs de Google et Facebook. Ce qui, de fait, marginalise les non utilisateurs d’Internet, et des plateformes GAFA en particulier. « Ces dernières sont ainsi le reflet des préférences et manières de penser occidentales. Et dans leurs processus de collecte, d’analyse et de commercialisation des données, les autres voix du monde, les autres cultures, notamment celles qui ont le moins d’accès numérique, et peu ou pas de pouvoir d’action sur le design des technologies, sont mises de côté », a encore regretté Ramesh Srinivasan. Et ce d’autant qu’aujourd’hui les utilisateurs ne surfent plus pour trouver de l’information, on la leur pousse sur leurs différents murs et applications.


Ce manque de diversité, le chercheur l’a d’ailleurs mis en exergue par des exemples frappants. Comme celui d’une photo du Président Obama retouchée par FaceApp, un appli censée embellir les selfies avant de les publier. Un embellissement qui s’est traduit pour l’ex chef d’Etat américain par une légère modification de ses traits et un léger blanchiment !
« Les données ont donc contribué ici à construire des modèles de « beauté » biaisés. Cela montre l’échelle des discriminations qui règne sur notre monde », a poursuivi Ramesh Srinivasan. Et l’autre problème, a-t-il ajouté, c’est que l’idée de telle ou telle application de départ vient d’un noyau encore plus resserré, de quelques centaines d’ingénieurs et codeurs concentrés dans la Silicon Valley.

 

Un autre monde digital est possible

« Les nouvelles technologies d’aujourd’hui sont donc toutes subjectives. Même l’intelligence artificielle que l’on nourrit au langage et d’exemples de situations et de discussions puisées en occident, dans une culture particulière, ne reflétant pas la diversité planétaire» a poursuivi le professeur et chercheur aujourd’hui basé en Californie. « Ceux qui codent et les ingénieurs me répondent qu’ils sont juste des codeurs et de ingénieurs. Mais il est temps de réaliser que les technologies que l’on créé vivent et se répandent bien au-delà des codeurs et des ingénieurs. Il faut en avoir conscience pour construire des systèmes d’une manière plus inclusive. »


Le chercheur estime ainsi qu’il faut réaligner les technologies numériques avec les meilleurs intérêts pour l’humanité et donc avec des valeurs démocratiques, d’égalité et de diversité. Il s’agit de lutter contre la construction via le digital d’un monde uniforme. En invitant par exemple les grandes plateformes digitales à mieux communiquer avec leurs utilisateurs, à plus de transparence donc sur la manière dont ils codent. On peut même aller plus loin, a suggéré Ramesh Srinivasan, en favorisant la création par différentes cultures et sociétés de leurs propres Internet, ou intranet.


C’est d’ailleurs ce qu’il a pu observer dans le sud du Mexique au sein des communautés Zapotec. Là-bas, leurs membres sont en train de créer leurs propres réseaux sur la base de leurs langues, de leurs valeurs et de leurs données économiques. « Nous pouvons apprendre de projets comme celui-ci pour créer des modèles digitaux plus éthiques et représentatifs. Certes, avoir des conversations globales est une chance, mais on ne doit pas sacrifier la diversité des voix locales », a-t-il conclu, arguant qu’ainsi, la création de valeur dans l’économie numérique serait plus inclusive.

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