Si Dan Ariely a remporté un succès unanime à l’USI 2017, c’est sans doute parce qu’il nous connait mieux que nous-même. Son talk décryptait l’architecture de nos décisions, et laissait entrevoir des humains irrationnels, un brin paresseux, et terriblement influençables.
Vous l’aurez compris, nous sommes plutôt mauvais pour faire les bons choix !
Que se passera-t-il si nous agissons de la même manière sur des sujets fondamentaux pour notre avenir ? Environnement, intelligence artificielle, algorithmes… Sommes-nous réellement capables de créer le monde auquel nous aspirons ?

Dan Ariely nous dit tout.

(Pour lire l’interview dans sa version originale, passez en EN !)

Commençons par un sujet qui illustre parfaitement le comportement irrationnel de l’homme : le changement climatique. Tout le monde sait que nous devrions en faire une priorité absolue, mais c’est loin d’être le cas. Quel est votre analyse sur ce paradoxe ?

D’un point de vue des sciences sociales, le changement climatique est probablement l’un des problèmes les plus complexes qui soient. Rien ne semble causer autant d’apathie chez les gens. Tous les ingrédients sont là : le fait que les effets ne seront notables que sur le long terme, qu’ils toucheront d’autres pays et d’autres personnes d’abord, que la progression est lente. Le problème n’a pas encore de visage – personne n’en souffre vraiment directement pour le moment. Et toutes nos initiatives individuelles ne sont que des gouttes d’eau dans l’océan.

L’explication rationnelle voudrait que tout ceci soit une simple question d’information. C’est précisément ce que j’évoque dans ma conférence USI : l’idée que si les gens savaient, ils feraient quelque chose. En réalité, ce n’est pas le cas.

Je ne dis pas que l’information n’est pas le moteur du savoir. Mais malheureusement, l’information n’est pas le moteur de l’action. Nous savons, par exemple, que nous devrions mettre de l’argent de côté, manger moins de croissant, et ne pas envoyer de sms en conduisant. Nous savons énormément de choses sans prendre d’actions derrière pour autant. La véritable question est : “qu’est-ce qui nous pousse à agir ?”. J’en reviens à ce que je disais tout à l’heure – le long terme, le manque de concret, la goutte d’eau dans l’océan… Tout ceci creuse le fossé entre “savoir” et “agir”. Que pouvons-nous faire ? La  première chose serait de légiférer : voir ce que les gens ne font pas, et décider d’une loi qui inversera la tendance. Les cotisations pour la retraite par exemple ont forcé les gens à économiser pour plus tard : chose qu’ils ne faisaient pas sinon. Même processus pour l’interdiction du téléphone au volant.  Je pense que nous devons aborder le changement climatique de la même manière. Mais nous savons que ce n’est pas simple à mettre en place ! Il y a un problème de coordination sociale entre les pays, chacun préférant être celui qui ne fait rien.

« L’information n’est pas le moteur de l’action. »

Et si l’un ne le fait pas, les autres ne voudront pas non plus…

Ça, c’est encore un autre problème. Le fait est qu’il faudra légiférer, et malheureusement, le temps que cela se produise, il sera peut-être déjà trop tard… Que pouvons-nous faire en attendant ? La phrase qui décrit le mieux pour moi la stratégie à adopter, c’est : “Faire ce qui est bien pour les mauvaises raisons”. Par fierté par exemple. Depuis les débuts de la Prius, les gens l’utilisent pour montrer aux autres qu’ils ont une conscience écologique. Cela flatte leur ego. Mais en boostant leur ego, ils agissent en faveur de l’environnement.

Autre exemple : un des principaux facteurs du réchauffement climatique est la production de déchets. Il existe une entreprise qui s’appelle ZeroWaste. Leur démarche est d’aller voir les municipalités et de leur proposer de remplacer les containers par de gros sacs en plastique. Ça à l’air contreproductif comme ça ! Mais imaginez maintenant que les sacs sont jaunes, et qu’ils coûtent chacun $3… C’est cher ! Notre principal défaut concernant les déchets est de mettre tout automatiquement à la poubelle sans réfléchir. Mais en voyant ce gros machin jaune chez eux qui leur coûte si cher, les gens sont contrariés. Et tout à coup, ils trouvent intéressant de passer au tri sélectif !  Ce n’est pas tant une solution financière, mais plutôt une solution par contrariété. Si on appliquait un tarif fixe de $300 pour la collecte des déchets, les gens ne réagiraient pas. C’est l’irritation du moment qui fait toute la différence. La solution se trouve finalement dans une combinaison d’ego, de preuves sociales, de rappels et une multitudes de petites choses. Imaginez que votre compteur électrique soit installé en plein milieu de votre cuisine, vous le verriez tous les jours ! Ou même que vous ayiez besoin de mettre de l’argent dedans pour le faire fonctionner. Tout est une question de visibilité. Je crois que nous pouvons trouver des solutions si nous considérons une autre approche.

Photo de Dan Ariely à la conférence USI 2017, sur le comportement irrationnel de l'homme

 

Un point sur la façon dont nous abordons justement notre processus de décision. Agissons-nous selon le même schéma intellectuel quand la décision a peu d’importance – comme acheter une barre de chocolat – vs. quand celle-ci a un impact plus important — comme acheter une maison ou une voiture ?

Non. Le schéma global prend plutôt la forme d’un U inversé.  Nous n’accordons pas beaucoup de temps de réflexion aux petites décisions (commander un café, faire des courses) et nous commettons d’ailleurs beaucoup d’erreurs. Cependant, le temps passé à prendre des décisions d’importance moyenne – comme acheter un appareil photo ou des lunettes – est bien plus important. Et puis, lorsqu’il s’agit de grosses décisions – comme acheter une maison ou opter pour un traitement médical lourd – encore une fois, nous n’y passons pas beaucoup de temps.

Essayez de repenser à la dernière fois que vous avez acheté, disons, un appareil photo. L’objet devait coûter environ 300€ et vous y avez consacré peut-être 3 heures de réflexion : une heure par centaine d’euros donc. Et pour une maison à un million d’euros, combien d’heures vous faudra-t-il ? Plus que trois, évidemment ! Mais pas 10 000 pour autant ! Proportionnellement moins que pour la décision moyenne en tout cas.  

Autre exemple : quand nous apprenons que nous sommes touchés par une maladie grave, nous ne prenons pas beaucoup de temps pour nous décider sur le traitement à mettre en place. Une étude montre que 70 % des hommes aux Etats-Unis qui viennent d’apprendre qu’ils ont un cancer de la prostate décident immédiatement d’adopter la solution proposée par le médecin. Cela veut dire que s’ils voient un chirurgien, ils optent pour la chirurgie, s’ils voient un chimiothérapeute, ils optent pour la chimio… Comme s’ils disaient “Docteur, dites-moi ce qu’il faut faire” et qu’ils le faisaient aussitôt. Et pourtant, c’est une grosse décision ! Mais plus la décision est importante, plus c’est paralysant. Il y a un point d’équilibre qui peut nous faire basculer d’un côté ou de l’autre. Si ce n’est pas trop difficile, on peut gérer et prendre une bonne décision. Si cela devient plus difficile, nous sommes dépassés.  


Lire le compte-rendu de la conférence USI 2017 de Dan Ariely


 

Nous sommes évidemment moins rationnels que des intelligences artificielles par exemple. Est-ce que l’algorithme est l’avenir de nos prises de décision ?

Le type d’algorithme dont nous disposons aujourd’hui est très doué pour comprendre notre processus de décision, comment nous agissons, et nous faire aboutir au résultat plus rapidement. Cela m’inquiète dans un sens, parce qu’il y a énormément de choses que nous faisons d’une certaine manière et que nous aurions justement intérêt à changer !

Regardez par exemple les habitudes alimentaires de certaines personnes, et le peu d’activité physique qu’ils exercent… Nous aider à répéter cette attitude n’est pas vraiment dans notre intérêt ! Cette première catégorie d’algorithmes n’a pas de fonction objective pour le moment ; ils ne comprennent pas le “but” de l’humanité.  

Il y a ensuite une autre catégorie d’algorithmes qui permet d’optimiser. Par exemple : vous ne trouvez pas le temps de faire du sport, l’algorithme étudiera le meilleur moment pour vous. Encore une fois, il n’y a pas de fonction objective derrière pour des choses comme le bonheur ou le sommeil. Je ne dis pas que nous n’y arriverons pas un jour ! Mais quand je discute avec des spécialistes de l’intelligence artificielle, je m’inquiète de leur vision très mécanique de l’humanité. Alors que nous devrions commencer par nous arrêter un moment sur ce que nous essayons d’accomplir.

Prenez un exemple comme Waze, que j’adore ! C’est un outil formidable d’optimisation pour gagner du temps sur votre parcours. Mais est-ce qu’un trajet plus rapide veut aussi dire moins stressant ? Pas nécessairement. Peut-être qu’un trajet avec une jolie vue aurait plus de sens. Peut-être qu’éviter de s’arrêter toutes les 30 secondes et pouvoir écouter tranquillement de la musique serait une approche plus bénéfique. Nous avons une fonction objective très intéressante en tant qu’être humain : nous voulons sentir que nous contribuons à quelque chose, avoir un sentiment d’accomplissement, un but. Nous détendre, penser, et ne pas simplement rien faire !

Tout cela pour dire que l’intelligence artificielle a un potentiel très intéressant. Mais si je m’en tiens à mon domaine d’expertise, je pense que nous devons y injecter une fonction objective.

« Les spécialistes de l’intelligence artificielle ont une vision très mécanique de l’humanité. Alors que nous devrions commencer par nous arrêter un moment sur ce que nous essayons d’accomplir. »

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En fait, vous pensez que nous utilisons l’intelligence artificielle de manière trop rationnelle…

Oui. Prenez la voiture autonome : est-ce que vous serez vraiment plus heureux assis dans votre voiture sans conduire ? Peut-être. Vous gagnerez un temps précieux pour autre chose. Mais concentrer son attention sur la conduite, apprendre à changer ses vitesses, à appréhender une situation… Tout ceci a de la valeur. Je ne suis toujours pas sûr aujourd’hui que la boîte de vitesses automatique m’est plus bénéfique que la manuelle. C’est plus simple, mais est-ce que la facilité est vraiment le but ultime ?

Nous étions au Louvre tous ensemble avant la conférence USI. Il y a là une sélection impressionnante d’artistes qui ont vraiment essayé d’accomplir quelque chose. Voyez comme notre désir de créer et de “consommer” de l’art est important ! Nous cherchons clairement à être stimulés, et pourtant nous partons dans la direction opposé avec l’automatisation.  Autre exemple : les repas. J’évoque cette notion dans ce que j’appelle the IKEA effect. Si on me demande, n’importe quel soir, si je préfère avoir un robot cuisinier qui me fait à manger ou tout faire moi-même (vaisselle comprise !), je me dirais évidemment que le robot est plutôt un bon deal ! Et pourtant… J’aime vraiment faire à manger ! J’ai l’impression de prendre soin de ma famille, etc. Je pense que la question à se poser est : que substituons-nous réellement ? Est-ce-que nous en sortirons vraiment grandi, plus heureux, plus déterminé ? Je n’en suis pas sur…

« Nous cherchons clairement à être stimulés, et pourtant nous partons dans la direction opposé avec l’automatisation. »

Quand nous travaillons sur un projet, nous sommes souvent confrontés à un dilemme : aller plus vite, au risque de diminuer un peu la qualité, ou faire “les choses bien” au risque d’être en retard. Quelle solution devrions-nous prioriser ?

Il n’y a pas de bonne réponse : parfois la deadline est cruciale, parfois la qualité l’est davantage. Une chose est intéressante cela étant : les gens croient souvent qu’ils sont plus aptes à se concentrer quand la deadline est proche.  

 

Une sorte de procrastination ?

C’est de la procrastination, mais par mésinterprétation. Vous vous dites “J’ai une deadline pour jeudi. Aujourd’hui, nous sommes mardi. Si je commence à travailler aujourd’hui, je serai lent. Mais si le commence mercredi, connaissant ma deadline, je me concentrerai davantage.”

Il n’y a aucune preuve que ceci soit vrai. Les gens pensent qu’ils sont plus aptes à se concentrer quand la deadline est proche, mais rien ne prouve qu’ils sont plus productifs. Imaginez que vous ayiez une deadline dans 24h. Vous consacrerez certainement beaucoup de ces 24h au travail. Le temps alloué à la tâche changera mais vous ne serez pas plus efficace par heure pour autant.

 

Sachant tout ceci, est-ce qu’il vous arrive malgré tout de procrastiner ?

J’essaie d’éviter ! J’ai plutôt tendance à prendre les choses très en amont. De manière générale, j’essaie d’éliminer les deadlines de ma vie. Je n’y voit pas vraiment d’intérêt. J’ai écrit plusieurs ouvrages sans jamais accepter de deadline de la part de mon éditeur. Je n’ai jamais signé de contrats, puisqu’ils sont invariablement liés à une deadline. Je m’engage juste à rendre l’ouvrage quand il sera terminé. J’essaie d’anticiper leurs objectifs hebdomadaires et je pose des jalons en conséquence.  En ce moment par exemple, je travaille avec deux collègues sur un livre d’économie comportementale ; j’ai accepté de leur rendre un chapitre par semaine chaque vendredi. Si je tiens mon objectif, mes deux collègues doivent chanter une chanson en karaoké et me l’envoyer. Si je ne m’y tiens pas, c’est à moi de chanter.

« J’essaie d’éliminer les deadlines de ma vie. Je n’y voit pas vraiment d’intérêt. »

“Faire ce qui est bien pour les mauvaises raisons”

Exactement.

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