Big Data, Civic Tech… Comment le numérique va bouleverser nos institutions politiques ?

Directrice Générale de Paradigmes et caetera, Elisabeth Grosdhomme-Lulin fait partie de ces femmes qui transforment discrètement notre quotidien. Son talk USI 2016 soulignait l’émergence des initiatives de démocratie participative – largement aidées par le numérique – et leurs difficultés à se faire une place légitime dans le paysage politique.
Nous avons voulu en savoir plus sa vision de l’innovation politique, et les pistes possibles pour devenir, chacun, acteur du débat public.

Elisabeth Lulin à la conférence USI présente son talk sur le numérique et l'innovation politique

 

Pouvez-vous nous parler de Paradigmes et caetera  ? Quels types de conseil fournissez-vous aux entreprises ?

C’est une petite société créée en 1998 qui fait de la prospective et de l’innovation de deux côtés différents:

  • Prospective en position d’observation pour anticiper ce qui se passera demain
  • Innovation : on est plus dans une posture d’action. Je n’attends pas ce qui se passera, je provoque ce qui va changer demain.

Mes clients sont les grandes entreprises.

Cette entreprises a deux particularités : tout d’abord, c’est une entreprise entièrement en réseau, donc il n’y a pas de salariés dans l’innovation. Une cinquantaine de personnes travaillent avec moi régulièrement : des universitaires et chercheurs qui font aussi du conseil, mais aussi des freelances ou membres de petites structures.

Ma particularité, c’est que j’essaie d’activer l’intelligence collective en interne, chez le client lui-même. On essaie de détecter des hauts potentiels et nouveaux arrivants dans le métier qui ont le regard un peu frais. Et, avec des méthodes de créativité, de brainstorming et de documentation on essaie de faire émerger soit des scénarisation des avenirs possibles soit des pistes d’innovations business.

 

Votre mission s’étend-elle également à la culture de l’entreprise pour faire évoluer les mentalités internes?

Oui en effet puisque j’ai l’habitudes d’intervenir à deux niveaux : dans les universités d’entreprises, les programmes pour hauts potentiels ou de dirigeants. Pour augmenter leur vigilance sur les mutations de leur environnement ou sur la manière de s’organiser pour mieux capter ces signaux extérieurs

Deuxièmement, en coaching de projet : pour qu’il passe de l’idée au Proof of concept puis à la réalisation.

Logo de la société d'étude et de conseil Paradigmes et Caetera

 

Vous parlez souvent d’innovation politique, qu’entendez-vous vraiment pas cela ? Qu’est-ce cela implique en profondeur ?

C’est le constat que notre système politique aujourd’hui ne fonctionne pas très bien… et j’insiste, ce n’est pas une question de savoir qui – quel président ou quel parti – est à la tête du pays.

 

Il y plusieurs symptômes selon moi :

  • La chute libre du taux de participation aux élections
  • Le personnel politique qui souffre d’un discrédit très important (taux d’adhésion de crédibilité très très bas)
  • Le constat de difficulté à faire passer des réformes peu importe son ambition ou son sujet (ingénierie d’acceptabilité sociale de la réforme)
  • l’importance des mouvements politiques qui se font en dehors des institutions : Nuit Debout, les Indignés…

 

L’innovation n’est rien d’autre que de trouver les moyens pour que le système fonctionne mieux.

La partie qui me stimule le plus n’est pas toute la réforme sur l’ingénierie institutionnel (pouvoir du parlement, VIe République). J’y crois moyennement, car on a déjà essayé plusieurs formules. Ce n’est pas le problème central selon moi.

Les 2 sujets très porteurs, car ils nous demanderont d’adapter nos manières de faire aux changements de la société, sont les suivants :

  • Make a movement appliqué à la politique : la manière de s’engager en politique n’est plus forcément essentiellement par le bulletin de vote. Il passe aujourd’hui par l’engagement dans la coproduction du service public par l’état plateforme (où les citoyens deviennent co-producteur des services développés pour eux), dans l’économie sociale et solidaire, les mouvements associatifs…
  • Comment réhabiliter le débat démocratique (qui est le sujet de ma conférence USI 2016) ? On est plus dans l’action mais dans la formulation des choix collectifs en l’ancrant dans les données. On est capable de rattacher les grands principes et les grandes valeurs de la politique trop abstraits qui perdent les citoyens à une réalité qu’ils comprennent et à des situations concrètes.

 

 

Existe-t-il déjà un centre d’étude sur ses données  ?

En France, la une structure qui s’en occupe, c’est Etalab (et les services d’Henri Verdier) qui travaille beaucoup sur la mise à disposition de données en open-data (fiscale, sociales, de pôle-emploi) pour que les données soient prises en charge directement par les services administratifs ou par d’autres initiatives, comme on le voit dans les hackathons réguliers. L’objectif étant de voir quels services cela induit : un service au sens prestation de service  ou une valorisation des données pour éclairer les décisions et les débats politiques.

Au niveau des collectivités territoriales, cela commence à se mettre en place à l’instar de la métropole de Lyon qui est la pionnière : elle s’est dotée de son propre administrateur de données.

 

 

Comment pouvons-nous nous même devenir acteur du débat public? Quelques pistes ou conseils à me donner si je veux m’engager aujourd’hui ?

C’est un peu comme le ping-pong : qui est au service et qui est au retour de service entre le service public et le citoyen.

Premièrement, il y a des situations où ce sont les pouvoirs publics qui sont à l’engagement : on invite le citoyen à participer. Par exemple :  le budget participatif comme la ville de Paris l’a fait. Ou encore la consultation : la loi sur la république numérique qui a été soumise à la consultation des internautes, qui ont donné ainsi leur propres idées.

L’autre manière, c’est les associations ou des hackers qui mettent en place des dispositifs pour faire mieux ou autrement que les administration.

Exemple : à New-York, les usagers étaient agacés car ils ne savaient jamais combien de temps il fallait attendre entre chaque métro. Un groupe a donc créé une petite plateforme qui utilise les traces numériques laissés par nos téléphones (nos GPS). Sur le tracés des lignes de métro, on est capable de voir des “paquets” de signaux GPS sur le même point. Cela veut dire qu’à cet endroit, le “paquet” est un wagon.

En exploitant ces traces numériques ils ont développé une application qui a permis à chaque usager de savoir combien de temps il devait attendre pour son prochain métro.

En France c’est la RATP qui l’a fait pour nous. Il y a la méthode française et américaine…

 

A lire : Compte rendu de la conférence d’Elisabeth Grosdhomme-Lulin : « La démocratie est-elle soluble dans le numérique? »

 

Le milieu politique encore aujourd’hui composé de personnes qui viennent du même passé académique et du même milieu social, pensez-vous que cela soit handicapant à l’avenir ? Le numérique ne va-t-il pas permettre l’arrivée de nouveaux profils ou d’autres opportunités ?

C’est en tout cas l’ambition de plusieurs civic tech  (ces startup qui utilisent le numérique pour changer la vie politique) :

  • Primaire.org propose de faire une primaire ouverte. Ceux qui veulent se porter candidat peuvent le faire même s’ils n’ont pas d’étiquette politique et on peut aussi de désigner une personne qui vous semble opportune pour les primaires présidentielles.
  • Mavoix : similaire mais pour les législatives qui permet de faire émerger des gens que l’on ne connaît pas. Il suffit de vous porter volontaire. Puis il y a un tirage au sort (si plusieurs personnes sont sur la même circonscription), et le réseau virtuel mavoix se portera en soutien de ce candidat.

 

Est-ce que cela va résoudre nos problèmes d’endogamie du milieu politique ? La réponse est difficile.

D’un côté, on ne peut que souhaiter qu’il y ait plus de diversité (plus de jeunes, plus de gens avec des métiers qui représentent notre vie quotidienne). Pour autant, le numérique ne va pas tout changer. L’une des raisons fondamentales, c’est qu’il est impossible de concilier un engagement politique et une vie professionnelle.

La deuxième raison d’être un peu sceptique, c’est qu’années après années, on nous a expliqué que les profils différents (les femmes, les jeunes, puis les profils atypiques) seraient vraiment différenciant et que quand ils rentreraient à l’assemblée, on verrait la différence. Mais ce que l’on a constaté, c’est que les jeunes attrapaient la jambe de bois, les femmes se comportaient comme des hommes… bref que rien ne changeait.

Cette question du renouvellement est importante en soi mais elle ne suffit pas : si on change les acteurs de la pièce sans changer le script de la pièce…rien de changera. On en est encore là. Et je crois plus que le numérique va changer le script de la pièce pour les prochaines années.

A lire : Compte rendu du talk d’André Comte-Sponville : « Homo moralis, de la morale en entreprise »

 

Elisabeth Grosdhomme-Lulin parle de l'innovation politique à la conférence USI

Que pensez-vous de votre première participation à l’USI ? Qu’est-ce qui différencie USI des autres conférences sur le digital ?

J’ai été impressionnée par le soin et la méthode des préparatifs et le professionnalisme dont vous avez fait preuve pour gérer la crue, les grèves de transport… Chapeau.

Ce qui est impressionnant aussi c’est qu’à partir du fil rouge de la technologie et du numérique, USI permet l’ouverture sur des problématiques vraiment différentes. Cela permet de faire toucher du doigt à tout le monde que le numérique n’est pas seulement un outil très loin dans notre chaîne de valeur quelle qu’elle soit (ingénierie de l’entreprise, de la société ou du politique), mais que c’est vraiment devenu un levier fondamental de changement et de préparation de notre avenir. C’est particulièrement bien incarné dans le programme cette année.

 

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