De quoi Henrik Kniberg est-il le plus fier ? « D’améliorer la vie des gens ! » nous confie-t-il. Une mission à laquelle il se consacre depuis plus de 10 ans en tant que coach agile et lean – en particulier pour Spotify et Lego – et plus récemment en tant que citoyen, concentrant ses efforts sur la cause environnementale. Henrik Kniberg surprend autant qu’il passionne.

Henrik Kniberg, speaker à la conférence USI 2017Pourquoi un tel intérêt pour la méthodologie?

La méthodologie, c’est ennuyeux ! Ce qui m’intéresse réellement, c’est le développement de produits, les équipes heureuses, les clients satisfaits, ce genre de choses. J’ai simplement remarqué que certaines méthodes de travail augmentaient les chances de succès, alors que d’autres les réduisent. J’ai découvert que parfois, un petit changement peut faire une différence immense.

J’ai utilisé cette connaissance dans mes équipes et startups ; ça c’est su et j’ai commencé à obtenir des contrats de consultant sur les thématiques de développement de produit efficace et de design organisationnel. J’ai beaucoup appris de ces expériences et j’ai partagé cette connaissance dans des livres, des vidéos et des conférences. Mais pour ce qui est de la méthodologie, ce n’est rien d’autre que des outils. Ce qui m’intéresse bien plus, ce sont les résultats !

 

Les spécialistes en méthodologie ne sont-ils pas en train de changer d’attitude, pour devenir des facilitateurs plutôt que des animateurs? Qu’en pensez-vous ?

Si, à cause de la complexité. Quelqu’un qui essaie d’être un « animateur », qu’il soit spécialiste en méthodologie ou manager, échouera dans un environnement complexe. La facilitation permet de mobiliser les capacités de tous pour résoudre un problème. De cette manière, la solution n’est pas limitée à la capacité d’un seul dirigeant (quelle que soit son expérience et son talent).

 

Les livres de développement personnel, sur la méthodologie, sur la gestion de changement etc. sont des bestsellers, mais la réalité est souvent bien différente. Comment trouver le bon équilibre entre lire des livres sur les méthodologies à adopter et apprendre sur le terrain ?

« En théorie, la pratique et la théorie correspondent à la même chose. En pratique, ce n’est pas le cas » (citation d’un gars connu).

Je suis principalement un praticien. Mais j’ai passé du temps sur la théorie, à lire des livres, à assister à des cours, parler à des experts. Mais plus j’apprends, plus je remarque des tendances communes entre les méthodes Scrum, Lean, Getting Things Done, les Sept Habitudes des gens efficaces, la technique Pomodoro, quatre heures de travail par semaine, etc. La plupart de ce qui est dit repose sur les mêmes principes universels, mais emballé différemment selon les contextes. Faire une chose à la fois. Mettre de la flexibilité dans son système. Prendre le temps de réfléchir. Avoir des priorités claires. Être réactif au changement. Apprendre de ses erreurs. Des choses qui paraissent évidentes, mais qui parfois sont dures à mettre en pratique (autrement on n’aurait pas besoin de ces livres).

Pour moi, les livres et la théorie sont une inspiration. Et ils me permettent d’élargir ma boîte à outils. Mais au final, c’est toujours la réalité qui gagne. C’est sur le terrain qu’on apprend vraiment. Les choses ne se passent jamais aussi bien ni aussi proprement que dans les livres. Les études de cas et les anecdotes sont presque exagérées et simplifiées ; elles doivent l’être, autrement ça ne passerait pas dans un livre. Mes vidéos sur la culture d’ingénierie de Spotify sont un parfait exemple : quand on voit mes vidéos, on pense souvent que Spotify est un nirvana agile. Ce n’est pas le cas. J’ai dû simplifier les choses pour les expliquer dans ma vidéo, et ensuite, les téléspectateurs, avec leur imagination et leurs douces illusions ont transformé ça en « La Méthode Spotify ». Maintenant, on l’applique comme si c’était la parole de dieu dans des centaines d’entreprises dans le monde.

Ceci étant, je ne vois pas ça comme quelque chose de négatif. Une dose d’inspiration peut vous emmener loin. Je trouve que même quand on ne met en application qu’une fraction de ses idées dans une méthode de productivité bien établie, alors on s’améliore.

Comment Henrik Kniberg a mis en place la culture agile de Spotify

En quoi cette manière agile de travailler est-elle une révolution dans laquelle chaque entreprise devrait prendre part ? Est-ce que, pour vous, être agile est la destination finale, le but ultime ?

Absolument pas, être agile n’est pas une solution unique, et ce n’est SURTOUT pas le but ultime.

Être agile, c’est savoir dompter la complexité. Plus un travail est complexe, plus on peut être agile. Le développement de produits, l’innovation, la collaboration entre plusieurs équipes sont des projets complexes par nature. C’est là que le fait d’être agile est devenu une révolution. Pas parce qu’être agile serait une solution miracle, mais parce que les alternatives (comme le modèle en cascade) ont échoué encore et encore. Parce que le monde évolue de plus en plus rapidement et que la concurrence devient de plus en plus mondialisée. J’ai perdu le compte du nombre de dirigeants de grandes entreprises qui me disent qu’il est critique pour eux de devenir agiles pour leur survie à long terme. J’ai vu cela en particulier dans des sociétés de produits (surtout de logiciels), mais maintenant, le phénomène s’étend à des secteurs tout à fait différents. C’est passionnant !

Cependant, devenir agile suggère une direction, pas un endroit. Il s’agit de s’améliorer de manière continue, or on ne finit jamais de s’améliorer.

« Etre agile n’est pas une solution unique, et ce n’est SURTOUT pas le but ultime. » @henrikkniberg

Pourriez-vous nous parler d’une expérience personnelle où vous avez pu convaincre une entreprise ou un groupe de gens de changer leur façon de travailler (pour devenir plus agile) de façon concrète ? Quels ont été les facteurs clés qui ont permis cette transformation ?

J’ai travaillé avec une société de jeux vidéo qui mettait deux ans à développer de nouveaux jeux. Ils savaient qu’ils devaient aller plus vite, sans quoi ils feraient faillite. J’étais tout nouveau dans le coaching à l’époque, mais l’expérience que j’ai vécue dans cette entreprise a été incroyable. Ils connaissaient leur problème depuis un an mais ils n’avaient pas réussi à le résoudre. Lorsque je suis arrivé, j’ai tenté une technique que j’avais apprise récemment, à savoir la cartographie de la chaîne de valeur. J’ai mis en place un groupe diversifié de gens qui représentaient différentes parties du processus, un directeur de développement, un designer, un chef de projet, un testeur, un développeur, etc. On a cartographié chaque étape de la création d’un jeu, y compris les queues, transferts et autres. Le résultat nous a montré que, sur les deux années qu’il leur fallait pour développer un projet, le projet se retrouvait coincé dans des queues pendant 18 mois. Donc 80 à 90 % du temps était perdu. Grâce à cette image globale, les gens ont pu voir la situation, en parler, et se dire « il faut ABSOLUMENT faire quelque chose ! ». Et c’est ce qu’ils ont fait. Ils ont fini par créer des équipes de jeux multifonction, co-implantées et autonomes dans leur organisation. Chacune créait un jeu à la fois sur des cycles de deux semaines. En gros, une méthode Scrum. Mais la différence était frappante. De nouveaux jeux pouvaient être développés en 3-4 mois seulement, c’est-à-dire sept fois plus vite qu’avant ! Les jeux étaient de meilleure qualité, devenaient des succès commerciaux bien plus importants, les équipes étaient plus heureuses, et les clients aussi.

J’y ai beaucoup réfléchi. Qu’est-ce qui a provoqué le changement ? Premièrement, une bonne compréhension de la situation actuelle, grâce à la cartographie de la chaîne de valeur. Deuxièmement, une porte de sortie. Dans cet exemple, j’ai proposé une « expérience ». Il est toujours difficile de vendre un changement dans l’organisation. Il est beaucoup plus facile de vendre une expérience. Donc ils ont accepté d’expérimenter la mise en place d’une équipe multifonction et de voir combien de temps il faudrait pour créer un jeu lorsqu’on élimine les politiques de départements et de transferts. Lorsqu’ils ont vu l’impact, le changement dans leur organisation s’est fait presque automatiquement. Je n’ai donc pas eu à convaincre qui que ce soit, je les ai juste aidés à voir la situation plus clairement, et grâce à des expériences, je leur ai permis de voir qu’il était possible de faire les choses différemment.

En revanche, s’ils avaient été satisfaits de leur situation, ou s’ils n’avaient pas été conscients des problèmes liés à leur approche de travail, je n’aurais pas pu changer quoi que ce soit.

 

Vous avez récemment rallié la cause environnementale : est-ce que la durabilité est la prochaine méthodologie sur laquelle vous souhaitez vous pencher?

Je ne sais pas ce que « méthodologie » signifie dans ce cas précis. Mais je me suis rendu compte que le réchauffement climatique est le plus gros problème de la planète. Plus je me penche sur le sujet, plus il apparaît clairement que le changement climatique est une catastrophe de dimension épique, biblique. L’humanité n’a jamais été à ce point en danger. Dans des centaines d’années, les gens (ou ce qui reste de l’humanité) se retourneront sur notre génération et diront : « C’est LÀ que les humains se sont rendus compte qu’ils coulaient ». Et qu’est-ce qu’on a fait ?

On ne peut pas « résoudre » ce problème, mais on peut au moins avoir un impact. On connaît les causes principales : les émissions de CO2 provenant de la combustion des combustibles fossiles. Donc c’est simple, il faut arrêter ça, et vite ! On commence déjà à le faire, mais il faut que ça aille plus vite !

Je me suis rendu compte que j’ai construit une série d’outils assez puissants pour aider les entreprises à s’améliorer, et j’ai décidé d’aider les gens à résoudre des problèmes. J’ai aussi un grand réseau de personnes qui ont des savoir-faire similaires. J’ai donc décidé d’essayer de mobiliser tout ce monde pour m’attaquer au réchauffement climatique. J’espère influencer le plus grand nombre à mettre en place de petits changements, et quelques personnes à effectuer de grands changements. Je ne sais pas quel impact cela aura en termes de réduction de CO2, mais peu importe, tout cela finit par s’additionner. Mon mantra est le suivant : « chaque tonne compte ».

« Plus je me penche sur le sujet, plus il apparaît clairement que le changement climatique est une catastrophe de dimension épique, biblique ». @henrikkniberg

Pouvez-vous décrire votre routine, ce qui vous permet d’être multitâches ? Avez-vous des rituels ?

J’ai des rituels géniaux. Ils marchent super bien quand je les suis. Mais en général, je ne les suis pas. C’est fatiguant cette nature humaine qui se met sur mon chemin ! Donc je pourrais vous parler de la méthode inbox-zéro (dans laquelle je suis nul), et de listes de priorités claires (méthode dans laquelle je suis plutôt bon). Mais je ne vous en parlerai pas. Parce que l’état d’esprit est bien plus important que les rituels. Voici quelques états d’esprit qui sont vraiment ancrés en moi. Certains, je les ai toujours eus, d’autres sont des états d’esprit sur lesquels je me suis entraîné pendant des années.

Avoir une mission unique et claire (ou un but, ou un domaine d’intérêt, vous pouvez appeler ça comme vous voulez). Elle peut changer à tout moment, mais à tout moment elle doit être claire. Par exemple, pendant des années, la mienne était « d’aider les gentils à gagner » (c’est-à-dire aider les entreprises qui me plaisent, ce qui m’a amené à Spotify et LEGO et d’autres sociétés hyper intéressantes). Et depuis six mois, c’est « réduire le réchauffement climatique ».

Avoir des valeurs claires. Il ne s’agit pas juste de remplir une mission. Parfois, je planifie de longues plages de liberté, qui peuvent durer plusieurs mois, durant lesquelles je fais en sorte que mon agenda reste vide pour pouvoir observer ce que je vais en faire. Parfois, je finis par faire des choses qu’on pourrait appeler du travail, comme écrire des livres ou des articles par exemple. Mais en faisant ça, je découvre ce qui me motive réellement. J’ai appris que j’adore créer, que je suis accro à ce qui est en mouvement et à la concentration.

Le temps est gratuit, et on en a plein. Le « manque de temps » n’existe pas. Tout le monde a 24h dans une journée. Donc il faut juste décider ce qu’on en fait. La première chose c’est d’être conscient de ce que vous faites de votre temps, et pourquoi. Ensuite, il faut l’ajuster pour que ce soit symétrique à votre mission et vos valeurs. Vous êtes ce que vous faites, et vous êtes le propriétaire de votre temps. Donc prenez conscience de ce que vous faites et demandez-vous si c’est véritablement cela que vous voulez être. Si ce n’est pas le cas, alors changez.

Mettez de la flexibilité dans votre système. Planifiez des plages « vides » régulièrement pour apporter de l’espace à la créativité et la réflexion. Si vous passez 100% de votre temps à courir dans la roue à hamster, vous risquez de ne pas vous rendre compte que vous êtes dans une roue à hamster et de ne pas faire quoi que ce soit pour en sortir. Donc sortez de la roue à hamster, regardez-la et demandez-vous si c’est vraiment ça que vous voulez faire.

Don’t worry. Ne vous inquiétez pas: si vous avez un problème, acceptez-le ou faites quelque chose pour le régler. S’inquiéter ou se plaindre ne sert à rien. Vous n’arriverez jamais à résoudre tous les problèmes, donc choisissez celui que vous voulez résoudre maintenant, agissez dessus et ignorez ou acceptez le reste.

Restez concentré. Quand vous commencez à faire quelque chose, ne commencez pas la tâche suivante tant que vous n’avez pas terminé. Et ne commencez pas quelque chose avant d’être sûr que vous voulez et que vous êtes capable de le finir. Cet état d’esprit a un impact immense sur la productivité et le bien-être. Ça permet aussi de libérer beaucoup de temps. Faire du multitâches et s’occuper à outrance crée l’illusion de la productivité, mais en réalité c’est une proposition perdant-perdant à la fois pour vous et pour vos parties prenantes.

L’amélioration continue. On peut toujours s’améliorer. Pensez à la prochaine chose que vous souhaiteriez améliorer, visualisez cela clairement dans votre esprit. Et ne soyez pas critique envers vous-même si vous ne progressez pas : certaines choses exigent patience et exigence.

Trouver l’équilibre entre Passé, Présent et Futur. Penchez une partie de votre attention sur le passé, pour en tirer les leçons. Penchez une partie de votre attention sur le présent, pour apprécier l’Ici et Maintenant, pour vous concentrer sur ce que vous faites, etc. Penchez une partie de votre attention sur l’avenir, pour élaborer des plans, fixer des objectifs, préciser des visions, etc. Ces trois perspectives ont une importance égale. C’est une question d’équilibre ; si vous vous concentrez trop ou trop peu sur l’un, vous aurez des soucis.

Je pourrais continuer comme ça encore longtemps…

« L’état d’esprit est bien plus important que les rituels » @henrikkniberg

Quel est le dernier livre qui vous a marqué ? Pourquoi ?

Je lis un livre actuellement qui s’appelle Food Pharmacy (c’est un livre suédois) qui parle de ce qu’on mange. Je lis beaucoup de livres de ce genre en ce moment, donc celui-ci fait partie d’une liste. J’étudie les façons de diminuer les quantités de viande que je mange, à la fois pour des raisons de santé et de climat. J’ai lu des articles de recherche et ai découvert que la production de bœuf est la seconde cause du réchauffement climatique (ce qui en surprendra plus d’un), donc je me dis qu’arrêter (ou au moins réduire de façon significative) ma propre consommation de bœuf est un bon début.

Mais je dirais que la lecture qui m’a le plus influencée ces dernières années est celle de la série d’articles de Elon Musk qu’on trouve sur waitbutwhy.com (http://waitbutwhy.com/2015/05/elon-musk-the-worlds-raddest-man.html). Je l’ai lue il y a environ deux ans, et c’est ça qui m’a permis de me recentrer. Avant cela, je ne savais pas grand-chose de Musk, mais maintenant je suis fan de son attitude « on relève ses manches et on résout ce problème ».

 

Vous êtes musicien, dessinateur, écrivain, conférencier… y a-t-il quelque chose que vous ne sachiez pas faire ?

Danser. Je suis complètement nul. Par pitié ne me faites pas danser. Si vous me croisez à une soirée, je serai sans doute sur scène avec un instrument entre les mains, l’excuse parfaite pour ne pas danser :o)

Ceci étant, je crois que tout s’apprend si on le veut vraiment. Donc, dans mon cas, ce n’est pas que « je ne peux pas », c’est que « je ne veux pas »…

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *