C’est une histoire qu’on connaît sans la connaître. Celle d’un élan solidaire, d’un visage et d’un dénouement heureux. Et puis, il y a l’autre pendant, plus sombre peut-être, mais porteur de valeurs fondatrices qu’Ingrid Betancourt a aujourd’hui à coeur de transmettre. Comment faire de la peur une expérience constructive ? La clé est entre nos mains.

Vous nous invitez, à l’occasion de votre talk USI, à sublimer notre peur en revenant à nos valeurs profondes. C’est une des expériences que vous tirez de votre détention. Comment ce travail sur soi et la prise de conscience de cette nécessité se sont-ils produits chez vous ?

Ingrid Betancourt, speakers à la conférence USI 2017Mes six ans de captivité m’ont mise face à une situation inédite de recherche identitaire. J’ai découvert – presque par hasard – que je pouvais substituer aux réactions instinctives produites par la peur, une conduite ancrée sur mes valeurs intimes.

J’ai appris alors à préserver mon identité, c’est-à-dire ma dignité, et en termes plus spirituels, à protéger mon âme.

 

Quels conseils donneriez-vous pour retrouver justement ses valeurs profondes ?

Confrontés à des décisions de toute nature, nous avons toujours le choix entre agir par principe ou par intérêt. Lorsque nous décidons d’agir par principe, nous mettons en marche des valeurs qui, au moment du choix, nous sembles incontournables.

Voilà de belles occasions  pour repérer en nous mêmes ce qui fait le substrat de notre patrimoine moral.

 

Peut-on parvenir à sublimer sa peur sans avoir été confronté à une peur paralysante comme cela a été votre cas ?

Nous commençons à sublimer la peur depuis notre plus jeune âge. Notre société est elle-même bâtie sur des structures économiques et sociales de sublimation de la peur : la sécurité sociale face à la maladie ou l’indigence, nos systèmes d’assurance pour nos transactions économiques, ou nos institutions de défense nationale et de sécurité.

Ce qui devient intéressant, est de prendre conscience de nos rapports avec la peur et de déconstruire les mécanismes de sublimation que nous utilisons tant au niveau individuel que collectif.

C’est une façon pour nous de nous prémunir contre la manipulation et le recrutement.

 

Pensez-vous que nous vivons dans une époque anxiogène ? Si oui, comment combattre cela au quotidien ?

Il y a 50 ans, nous vivions dans l’angoisse de la guerre froide. Aujourd’hui nous nous sentons démunis face au terrorisme islamique.

Mais plus que la composante anxiogène propre à toute civilisation, c’est l’isolation individuelle résultante des technologies post-modernes qui semble accroître notre vulnérabilité à la dépression (selon L’OMS, la cause la plus importante de morbidité dans le monde).

Pour combattre cette vulnérabilité, nous devons chercher la proximité humaine, que ce soit dans les rapports de famille, au niveau du tissus d’amitiés ou des relations de travail.

Prendre au sérieux le contact physique de l’instant est une manière simple et efficace de sortir de ce malaise technologique.

« C’est l’isolation individuelle résultante des technologies post-modernes qui semble accroître notre vulnérabilité à la dépression »

De manière générale, revenir à ses valeurs intérieures, est-ce la stratégie que vous proposez au monde pour dépasser l’état de « Post Truth », où tout est vrai et tout est faux, et finalement tout se vaut (et dont l’élection de Trump a été le symptôme ?)

L’homme accepte parfois de croire à des affirmations fausses.  Il le fait pour répondre à la peur qu’il subit, mais qu’il ne comprend pas. Les idéologies lui fournissent les formules pour réduire les incertitudes liées à son monde.

Or tout ce qui implique l’être humain – sa condition humaine –, requiert une relation épistémologique avec le monde.  C’est en ce sens que le recours aux catégories d’analyse  primordiales, de bien et de mal, de vrai et de faux, est insubstituable.

Plus qu’une stratégie pour confronter le relativisme, c’est donc une attitude pour être dans le vrai avec soi même.

 

Entre la privation de tout contact avec l’extérieur, et le rôle qu’a jouée la radio (où vous écoutez les messages de vos enfants), quel rapport avez-vous entretenu avec la technologie pendant votre détention ? Et aujourd’hui ?

Pendant ma captivité, la radio a été ma fenêtre vers le monde et l’unique moyen pour avoir des nouvelles de ma famille. J’ai vécu dans un monde sans images, je n’avais que les sons, les voix et mon imagination.

Une fois libérée, j’ai été sous la séduction des nouvelles technologies. Mais j’en ai aussi compris les limites et les risques. Toujours sous la fascination, je m’emploie aujourd’hui à être critique et à garder mes distances. Je tiens à rester libre, aussi dans mes rapports avec les technologies, surtout celles liées aux communications.

 

Après une période de très forte médiatisation, vous semblez avoir pris vos distances vis à vis de la politique et des médias. Vous avez, si je ne me trompe pas, demandé à ce que votre nom et votre image soient enlevés des “comités Ingrid Betancourt”… Qu’est-ce qui a motivé cette prise de distance ?

J’ai une très grande affection et gratitude pour tous ceux et celles qui ont milité pour ma libération. À mon retour, nous nous sommes tous retrouvés dans une situation délicate.

Certains voulaient faire assumer des prises de positions politiques aux comités de soutien Ingrid Betancourt. Aux disputes internes, s’ajoutaient des déclarations à la presse liées à mon nom malgré moi.

Face à cette situation, il me fallait récupérer le droit à parler simplement et en toute liberté – en mon nom.

 

Comment vos combats ont-ils évolués ces dernières années ? Quels sont ceux pour lesquels vous êtes particulièrement engagée aujourd’hui ?

Mes luttes d’hier sont encore celles d’aujourd’hui. La défense de la justice, de la démocratie, les droits de l’homme et de la femme, la lutte contre la corruption, la sauvegarde de l’environnement, sont toujours les luttes qui me tiennent à cœur.

 


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On vous sait ambassadrice de la cause des femmes, notamment en Iran. Vous considérez-vous comme féministe ?

Aujourd’hui nous n’avons pas le droit de ne pas l’être. Le féminisme est un recours face à l’inégalité imposée aux femmes. Les hommes se doivent d’être féministes tout autant que les femmes, tant que ces inégalités persisteront. J’espère voir un jour le féminisme tomber en désuétude, parce que le problème ne se posera plus.

« Aujourd’hui nous n’avons pas le droit de ne pas être féministe »

De quoi avez-vous encore peur aujourd’hui ?

Du vide.

 


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