Christian Fauré, speaker USI 2015 et Partner OCTO Technology

Pour Christian Fauré, la technique est au coeur de notre processus d’évolution. Mais nous entretenons avec elle un rapport encore conflictuel, pétri de fantasmes, d’ambition et de craintes.
Nous l’avons interrogé sur cette relation ambigüe, et sur les conséquences des disruptions techniques sur notre système social.

Photo de Christian Fauré sur scène à l'USI 2015

Lors de votre conférence à l’USI, en 2015, vous nous rappeliez que l’automatisation n’était pas réservée aux machines : les hommes eux-mêmes développent des automatismes. Aurions-nous une part de “machine” en nous ?

Bien sûr, nous sommes faits d’automatismes : nos mécanismes biologiques fonctionnent automatiquement sans que nous y pensions. Si nous devions réfléchir à chaque respiration et à chaque battement cardiaque, ce ne serait pas vivable. Tout ça se passe en “mode automatique”.

Mais il n’y a pas que des automatisme biologiques, il y a également des automatismes culturels. L’éducation est un haut lieu d’apprentissage d’automatismes : lire, écrire, compter – ce qu’apprennent les élèves à l’école primaire – c’est acquérir des automatismes pour gagner une certaine forme d’autonomie. Apprendre à conduire, c’est également intégrer de nouveaux automatismes, car celui qui réfléchit trop au volant est souvent dangereux. Les savoirs vivre et la politesse sont aussi des automatismes, on apprend à nos enfants à “dire bonjour à la dame”, à “ne pas mettre ses doigts dans son nez”, ces automatismes varient selon les cultures. Il y a donc beaucoup d’automatismes en nous : nerveux, biologiques, comportementaux, cognitifs, culturels, etc.

En soulignant tous ces automatismes lors de la conférence, je voulais rappeler que le débat autour de la question du digital met souvent en scène l’homme contre la machine et la technique, et que cette mise en scène est réductrice et erronée.

 

Il faut selon moi prendre un point de vue anthropologique sur la question de la technique.
Ce que nous a appris l’anthropologie – notamment André Leroi-Gourhan – c’est que le processus d’hominisation est intimement lié à la technique. Il y a une interaction permanente entre la lignée biologique que nous sommes, et la lignée technique. Nous produisons la technique et elle nous produit en retour, nous surdétermine et nous sélectionne. On peut donc affirmer que nous ne sommes plus dans une vision darwinienne de la sélection naturelle, mais dans une sélection artificielle.
Un bon exemple, c’est Stephen Hawking ; l’un des plus grands savants actuels qui est la preuve vivante que nous ne sommes pas dans une sélection naturelle ! Autre exemple plus commun : les lunettes, pour ceux qui en portent, sont un objet technique qui n’est pas anecdotique pour pouvoir continuer à travailler .
Partant de là, on ne peut pas dire qu’il y a d’un côté le naturel, celui de l’homme, et de l’autre l’artificiel, celui de la technique. Les deux sont intriqués. Un discours sur l’homme est toujours un discours sur la technique. Il est essentiel de ne pas mettre les deux en opposition.

 

Pourquoi a-t-on justement tendance à les mettre en opposition ? D’où vient cette méfiance ?

C’est toute l’histoire de la métaphysique qui a construit ce discours basé sur une logique d’opposition : l’être et le non-être, le naturel et l’artificiel, les idées et le réel, etc. Aujourd’hui c’est devenu un automatisme de pensée que de raisonner de la sorte, on cherche toujours à opposer les choses plutôt qu’à les composer.
En parlant de cette technique bien particulière qu’est l’écriture, Platon la qualifie de “pharmakon” mot que l’on retrouve dans “pharmacie” et qui désigne ce qui est à la fois un poison et un remède : la technique est à la fois notre poison et notre remède. On ne peut pas faire sans car elle est au cœur de notre processus d’évolution, depuis le silex jusqu’au digital, et en même temps elle peut nous empoisonner et nous détruire.

Dans nos activité de conseils (NDLR : chez OCTO Technology, cabinet de conseil IT), il est important de voir quel statut le client accorde à la technique : pour lui, est-ce un simple outil, pour ne pas dire un mal nécessaire, ou une réelle opportunité d’évolution de son modèle d’affaire ? Se désintéresser de la technique sous prétexte qu’on n’y comprend rien pose un réel problème dans les questions de transformation digitale. Si tout change, les modèles d’affaires, la motivation au travail, le management, les organisations, c’est parce que la technologie change. Pour une entreprise, ne pas accorder à la technologie toute l’attention qu’elle requiert, c’est se rendre aveugle aux enjeux des transformations actuelles.

Photo de Christian Fauré avec citation

La technique a beau faire partie de notre évolution, force est de constater qu’elle ne fait pas forcément bon ménage avec le système social…

Les systèmes sociaux sont par nature conservateurs, d’eux-mêmes ils évoluent peu. C’est parce que de nouveaux objets techniques apparaissent qu’ils doivent se reconfigurer en permanence (invention de l’écriture, émergence du moulin à vent, révolution industrielle, etc.). Les révoltes des Canuts en France ou des Luddites en Angleterre (et aujourd’hui des taxis dans la plupart des pays occidentaux avec Uber) sont des mouvements sociaux qui cherchent à détruire ce qui va remettre en cause les équilibres sociaux du monde du travail.

D’une manière générale, si on exclut les catastrophes naturelles, il n’y a que les systèmes techniques qui provoquent des disruptions sociales majeures.

 

Sommes-nous donc obligés de sacrifier soit la technique soit la société ?

Non, c’est une question d’ajustement. L’historien Bertrand Gille a analysé l’histoire des techniques (dans un ouvrage du même nom) sur de longues périodes. Pour lui, le système technique s’ajuste toujours d’une manière ou d’une autre au système social, et vice versa. Mais le système technique lui, avance : c’est la locomotive du couple. Parfois, il fait des bonds en avant et le tissu entre les systèmes techniques et les système sociaux se déchire.

Historiquement, le rôle de la puissance publique est de veiller à ce que cet ajustement soit bon (pas de destruction d’emplois par exemple, ou de bombe nucléaire) d’anticiper et d’amortir les coups que porte l’évolution des technologies aux système sociaux.

 

La puissance publique doit fatalement freiner cette “locomotive” pour permettre un ajustement. Devient-elle en ce sens un obstacle à l’évolution technique ?

C’est la question très sensible liée à la « disruption ».

On retrouve dans la Silicon Valley ceux que l’on appelle les “libertariens” ou “techno-libertariens” qui valorisent la liberté individuelle et la liberté d’entreprendre, dans un sens assez égocentrique. On peut citer quelques figures notables telles que Larry Page, patron de Google, Jeff Bezos d’Amazon, Peter Thiel de Paypal, etc. Bref des Géants du Web.

Pour ces techno-libertariens, la puissance publique doit être liquidée (souvenez-vous de la phrase de Ronald Reagan “Le gouvernement n’est pas la solution, c’est le problème”), car elle les freine justement dans leurs ambitions industrielles – qui ne sont pas forcément mauvaises d’ailleurs.

Ils ont pu constater que dans le couple système social/système technique, c’est toujours la technique qui disrupte le social. En tant qu’industriels, ils misent donc sur la technologie pour court-circuiter le système social et créer de nouveaux marchés. Les organisations déjà en place, qu’elles soient publiques ou privées, ne sont pas prêtes et mettent du temps à s’adapter. On le voit particulièrement avec le droit qui arrive toujours après coup et qui a du mal à légiférer et à réguler les questions que posent les disruptions technologiques (depuis les droits d’auteur en passant par la fiscalité du numérique et jusqu’au statut ambigu de “contractors” des conducteurs de Uber). En misant sur la technologie, les techno-libertariens restent donc dans une zone grise du droit. Le temps que les sociétés réagissent, c’est trop tard, ils ont acquis des statuts de monopole.

Cette instrumentalisation de la technologie peut être assimilée à ce que Naomi Klein a appelé La stratégie du choc : par exemple, faire passer des réformes sociales très dures juste après le désastre de Katrina ! Ni vu ni connu. Les techno-libertariens utilisent des technologies qui disruptent dans le même but : comme cheval de Troie pour court-circuiter les puissances publiques ou privées existantes.

 

Comment aborder la technique de manière plus “saine” sans renoncer à ses ambitions pour autant ?

On peut illustrer ça avec notre cabinet de conseil OCTO Technology. Nous avons une responsabilité particulière, presque d’éthique, vis à vis de la technique. Prenons les développeurs qui font du Software Craftsmanship : leur côté artisanal, leur goût pour la qualité et le travail bien fait. Il y a une forme d’empathie dans leur rapport à la technique, une vision fondée notamment sur le partage – que l’on retrouve dans l’Open source. Ce ne sont pas des spéculateurs sur la technique (ce que sont parfois les techno-libertariens), ce sont plutôt des amateurs au sens où ils aiment ce qu’ils font et cherchent à faire évoluer la technique de manière responsable.
Un courant autour de cette éthique de la technique prend de l’ampleur dernièrement, c’est de lui que viennent les propositions et les initiatives les plus intéressantes car il ne considère pas la technique comme un simple outil. Ce qui me permet aujourd’hui d’affirmer que l’éthique, c’est un soin apporté aux systèmes sociaux via une certaine considération des systèmes techniques, la fameuse composition dont nous parlions précédemment.

 

A lire :

Pour faire naître une idée, conférence USI de Cédric Villani

Mieux penser pour mieux créer, synthèse du talk de Jamie Anderson

De l’entreprise digitale à l’entreprise libérée, synthèse du talk de Ludovic Cinquin

 

 

 

4 Réponses à “Interview : « La technique est à la fois notre poison et notre remède »”

  1. Olivier Penhoat

    Analyse très intéressante et lucide.

    Je vois tout de même quelques exceptions qui illustrent le fait que parfois le « social » est capable de disrupter le « technique », malheureusement elles résident essentiellement en la construction de l’histoire de France de l’après guerre et de son industrialisation – système de santé, acquis sociaux – donc… le passé.

    Merci pour cet article qui fait bien aux neurones.

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    • blog-usi

      Merci pour votre commentaire.
      Effectivement, vos exceptions démontrent bien que le social peut également avoir le rôle de « locomotive ».
      L’ajustement semble cependant avoir été moins difficile dans ce sens, qu’en pensez-vous ?

      A bientôt sur notre blog !

  2. Jean-Luc Wippler

    Je crois que le mot clé ici est ‘composition’ (et non opposition), ce qui résonne dans ma pauvre tête d’architecte système. Ce qui renvoie à la dialogique (chère à Edgar Morin) … Ainsi que la vision ‘systémique’ entre système social et système technique (boucles causales, rétroaction et … donc délais). Merci pour ce propos intelligent qui éclaire la vision que nous pouvons avoir sur la digitalisation du monde qui nous entoure.
    Histoire de pimenter ce passionnant débat, voici deux citations d’auteurs (souvent controversés) et leur regard sur la ‘machinisation’ du monde, exprimant ainsi leurs craintes ou leur suspicions.

    « Comme la raison d’être des machines réside dans la performance, et même dans la performance maximale, elles ont besoin, toutes autant qu’elles sont, d’environnements qui garantissent ce maximum. Et ce dont elles ont besoin, elles le conquièrent. Toute machine est expansionniste, pour ne pas dire « impérialiste », chacune se crée son propre empire colonial de services […] Et de ces « empires coloniaux » elles exigent qu’ils se transforment à leur image de machines ; qu’ils « fassent jeu » en travaillant avec la même perfection et la même solidité qu’elles ; bref , qu’ils deviennent, bien que localisés à l’extérieur de la « terre maternelle » […] comachiniques. La machine originelle s’élargit donc, elle devient « megamachine » […] »
    Günther Anders, Nous, fils d’Eichmann

    « L’Homme s’était asservi à la Machine, tout autant qu’il l’avait asservie à ses désirs. Il s’était laissé co-machiniser, en toute connaissance de cause. Il était devenu partie intégrante du piège que recèle, par définition, toute machine, surtout si elle devenue un Monde. Lorsque la Machine-Monde, par un moyen ou un autre, programma sa propre disparition, elle commença d’entraîner vers l’abîme tout ce qui restait d’humanité dans sa matrice universelle.
    Faire partie du piège n’est pas le meilleur moyen d’y échapper. »
    Maurice G. Dantec, Grande Jonction

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    • blog-usi

      Merci beaucoup pour votre commentaire et ces deux citations qui complètent et ouvrent de nouvelles perspectives au débat.

      Nous nous permettons de vous recommander le talk d’Edgar Morin à l’USI 2014 :
      http://bit.ly/1SW095k

      A bientôt !

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