Son ambitieux ouvrage Sapiens, une brève histoire de l’humanité l’avait déjà prouvé ; Yuval Harari est un fin observateur de l’histoire, la science et la nature humaine.

Nous avons voulu en savoir plus sur sa réflexion et sur l’impact qu’il prête aux nouvelles technologies sur notre humanité.

Rencontre.

yuval harari sur un banc

(Pour lire l’interview dans sa version originale, passez en EN !)

1.Qu’est-ce qui vous fascine le plus chez Sapiens ?

 

Notre immense pouvoir d’imagination, notre capacité à construire des mondes fictifs et à agir comme s’ils étaient bien réels. C’est ce qui nous permet de nous rassembler – millions d’êtres humains que nous sommes – de coopérer et dominer la planète.

Les humains n’ont pas de “d’instinct de coopération”. Si nous parvenons à collaborer avec de parfaits inconnus, c’est uniquement grâce aux mythes et aux histoires que nous nous sommes fabriqués – dieux, nations, argent, droits de l’Homme – et qui n’existent que dans notre imaginaire collectif. Et quand des millions de personnes ont les mêmes croyances, elles se plient aux mêmes lois.

Un chimpanzé est incapable de suivre ce cheminement de pensée. Vous ne pourrez jamais le convaincre de vous donner sa banane en lui promettant d’en avoir des milliers après sa mort, quand il ira au paradis des singes ! Seul Sapiens est capable d’inventer de telles histoires et d’y croire . Raison pour laquelle nous dominons le monde, et pas les chimpanzés.

 

2. La technologie nous fait évoluer à un tel point que Sapiens pourrait être amené à disparaître… Quelle nouvelle espèce nous remplacerait ?

 

Il y deux possibilités selon moi. Soit nous utiliserons la technologie pour créer un homme augmenté, une sorte de surhomme aux pouvoirs divins.

Soit nous nous briserons la règle la plus fondamentale du cycle de la vie en créant de toutes pièces de nouvelles espèces, qui n’auraient plus rien d’organiques.

Depuis l’apparition de la vie sur Terre, il y a 4 milliards d’années, la vie a toujours été régie par les lois de la sélection naturelle. Que vous soyez un virus ou un dinosaure. De plus, quelle que soit la forme étrange ou insolite que la vie ait pu prendre, elle est restée confinée au domaine naturel. Du cactus à la baleine, tous les êtres sont constitués de composants organiques.

Aujourd’hui, la science de l’homme est en passe de remplacer cette sélection naturelle par une conception intelligente. Jusqu’à créer, qui sait, des formes de vie non organiques !

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3. À quel point sommes-nous encore “Sapiens” ? Vous parlez par  exemple du “gène de la goinfrerie”, une habitude qui aurait du  s’éteindre, et pourtant persiste… Aurions-nous évolué trop  rapidement pour nous en  débarrasser ?

 

Nous sommes encore très proches de notre ancêtre de l’âge de pierre. Il y a  eu de nombreuses révolutions économiques, sociales et politiques à  travers l’histoire, mais l’humanité en elle-même n’a pas tellement changé. Nous avons toujours le même corps et le même esprit que nos ancêtres.

Pourquoi l’homme moderne aime-t-il les friandises ? Il n’a pourtant pas besoin de se gaver de glace et de chocolat pour survivre. L’explication remonte à l’âge de pierre. Quand nos ancêtres trouvaient du miel, ou un arbre chargé de fruits, la chose la plus intelligente à faire était d’en manger le plus, et le plus rapidement possible.

De la même manière, pourquoi les jeunes conduisent-ils souvent de manière imprudente ? Pourquoi s’engagent-ils dans de violentes altercations ou hackent-ils des sites classés secret défense ? Parce que leur patrimoine génétique le leur dicte. Pourtant, cette attitude est tout à fait inutile et contreproductive aujourd’hui ! Mais elle avait du sens y il a 50 000 ans, quand un jeune chasseur devait risquer sa vie pour tuer un mammouth et gagner la main de la belle du village. Et ces gènes machos persistent, eux aussi.

Mais pour la première fois dans notre histoire, l’humanité entière va connaître une véritable révolution dans les décennies à venir. Elle transformera non seulement notre société et notre économie, mais également notre corps et notre esprit par la modification génétique, les nanotechonologies, les interfaces cerveau-machine.


 

 

4. Vouloir combattre à tout prix la mort : n’est-ce pas la chose la plus auto-destructrice que nous pouvons faire ?

 

Peut-être, mais c’est aussi une tentation à laquelle nous ne pouvons pas résister. La mort a toujours été perçue comme un phénomène métaphysique. Nous mourrions parce que Dieu l’avait décrété, ou le Cosmos, ou Mère Nature… Seule une intervention métaphysique grandiose, comme lors de la résurrection du Christ, pouvait l’éviter.

Mais la science moderne a redéfini la mort comme un problème technique. Compliqué, certes ! Mais purement technique, et auquel la science peut apporter une solution. Plus besoin de s’en remettre à Dieu pour l’éviter, quelques geeks dans un lab’ font désormais l’affaire !

La mort, qui était traditionnellement le domaine des prêtres ou des théologiens, est passée entre les mains des ingénieurs. Il y a deux ans, Google a créé sa filiale Calico, qui vise à régler ce problème « technique ». De nombreux scientifiques de renom pensent que nous pourront surmonter la vieillesse et la mort dès le 21e siècle. Leur argument repose sur le fait que nous avons déjà doublé notre espérance de vie de 35-40 ans à 75 ans au 20e siècle. En toute logique, nous devrions donc pouvoir la doubler à nouveau, et atteindre les 150 ans d’ici 2100.

Personnellement, je suis plus sceptique. Notre espérance de vie a bien augmenté, mais il serait dangereux d’en conclure qu’elle doublera à nouveau aussi facilement.
À l’époque pré-moderne, l’espérance de vie ne dépassait pas 40 ans à cause de la famine, des maladies ou de la violence. Mais ceux qui avaient la chance d’y échapper pouvaient atteindre les 70 voire 80 ans. L’espérance de vie de l’Homo Sapiens est d’ailleurs estimée entre 70 et 90 ans, une moyenne d’âge que la médecine moderne n’est pas parvenue à dépasser. Son exploit, c’est de nous éviter aujourd’hui une mort prématurée, et de nous permettre de profiter de toute la durée de notre vie naturelle. Même si nous parvenons à guérir le cancer, le diabète et toutes les maladies les plus meurtrières de notre époque, nous vivrons tout au plus jusqu’à 90 ans environ – pas jusqu’à 150 ans.

Pour atteindre un âge aussi avancé, la médecine devra reconfigurer la structure et le fonctionnement même du corps humain. Et je doute que nous y parvenions d’ici 2050 ou 2100…  Mais d’ici un siècle ou deux, pourquoi pas ! Du moins, pour ceux qui auront les moyens de payer les traitements nécessaires.

 

5. Vous passez votre temps à étudier Sapiens. Est-ce qu’il vous surprend encore ?

 

Oui ! L’histoire n’est pas régie par des lois figées. L’inattendu se produit tout le temps. Prenez l’Empire Romain, au IIIe siècle avant Jésus Christ. À cette époque, le christianisme n’était pas plus qu’une secte orientale. Si vous vous étiez risqué à dire qu’elle deviendrait la religion d’état de l’Empire, vous auriez été la risée du pays. Ce serait comme dire qu’Hare Krisna deviendrait la principale religion des États-Unis d’ici 2050 ! Et pourtant, c’est bien ce qui s’est produit…

Les exemples similaires ne manquent pas. En Octobre 1913, les Bolchéviques n’étaient qu’un petit groupe radicalisé. Personne ne pouvait prédire qu’ils prendraient le contrôle du pays à peine 4 ans plus tard. En 600 avant JC, l’idée même qu’un groupe d’Arabes du désert puissent conquérir un territoire de l’Océan Atlantique à l’Inde était absurde. Et pourtant, c’est bien ce qui s’est produit.

La seule chose dont on peut être sûr, c’est que le monde de 2030 ne ressemblera pas à ce qu’on imagine aujourd’hui…

 

6. Ce sera votre première participation à USI. Le sujet de votre keynote sera Le succès de Sapiens. Si le temps de la conférence n’était pas limité, quels autres sujets auriez-vous eu envie d’aborder ? Que devrions-nous tous savoir pour nous permettre de marquer notre environnement de façon positive ?

Aaron Dignan sur la scène de l'USI 2015

Les humains sont très doués dans l’acquisition de pouvoir mais pas tellement bons pour traduire ce pouvoir en bonheur. En tant qu’espèce, nous n’avons jamais été plus puissants et nos vies n’ont jamais été aussi agréables. Mais il est peu probable que nous soyons plus heureux que nos ancêtres.

Cela s’explique de plusieurs façons. Une théorie consisterait à penser que le bonheur dépend moins de facteurs objectifs de conditions de vie que de nos propres attentes. Ceci dit, nos attentes évoluent avec les circonstances. Lorsque mes conditions de vie s’améliorent, mes attentes grandissent tout autant. Un être humain dont les conditions de vie s’améliorèrent nettement peut rester tout aussi insatisfait qu’avant.

Une autre explication serait de penser que nos attentes et notre bonheur sont tous deux régis par notre système biochimique interne. Ce système biochimique n’en a que faire du bonheur ; il a été façonné par l’évolution et vise à assurer notre survie et notre reproduction. Formatés par l’évolution, peu importe ce que nous parvenons à obtenir nous en souhaitons toujours d’avantage, ce qui nous laisse éternellement insatisfaits.

Au niveau le plus fondamental, notre réaction biologique au plaisir n’est pas d’être satisfait mais de chercher plus de plaisir. Nous ne nous satisfaisons pas de ce que nous avons, il nous en faut toujours plus. Les Hommes ont pu conquérir la Terre et assouvir leur soif de pouvoir grâce à ces impératifs biologiques, mais n’ont jamais su transformer ce pouvoir en bonheur.

7. Etes-vous technophile ? Que trouvez-vous le plus passionnant ?

 

Je suis très intéressé par les impacts politiques et culturels de la technologie. Les répercussions de la technologie me passionnent. Les gadgets, pas vraiment… Les mystères du cerveau humain sont pour moi bien plus attrayants que les ordinateurs et les voitures autonomes.

La question la plus importante pour moi c’est : « Qu’est-ce que la réalité ? Qu’est-ce qui est vraiment réel, et non une fiction crée par mon esprit ? ». Pour répondre à cette question, il faut d’abord comprendre comment nous pensons.

Malheureusement, l’étude de l’esprit humain s’est toujours révélée difficile car nous n’avons pas de moyen d’observation direct. Les microscopes et l’IRMF nous permettent de regarder de très près le cerveau, mais le cerveau et l’esprit sont bien différents. Nous n’avons accès qu’à notre propre esprit. Et lorsque nous étudions nos propres pensées, il est très difficile de le faire de façon objective et systématique. Toute personne ayant déjà essayé de s’auto-étudier sait à quel point il est difficile d’évaluer ne serait-ce que le plus simple de ses processus mentaux, avant d’être distrait ou accablé.

C’est pour ça que je consacre deux heures par jour à la méditation.  Chaque année, je participe à une retraite de méditation longue d’un mois voire deux.

Je pratique la méditation Vipassana qui m’a été enseignée par S. N. Goenka. Vipassana est une technique de méditation fondée sur l’observation de soi, qui permet une observation systématique et objective de son propre esprit. L’interconnexion est profonde entre l’esprit et le corps. À chaque instant, le corps ressent des sensations physiques et l’esprit réagit. Même si nous avons l’impression de réagir aux actions des autres, à un souvenir d’enfance ou à ce que nous avons vu à la télévision, nous réagissons en fait à une sensation corporelle présente ici et maintenant.

Vipassana enseigne une attention disciplinée et objective des sensations physiques et leurs interactions avec l’esprit pour atteindre la racine de nos schémas mentaux. Ce que j’ai pu observer directement grâce à la méditation est bien plus excitant que tous les gadgets technologiques que j’ai pu connaître jusqu’à présent.

 

8. Allons-nous devoir fondamentalement changer qui nous sommes pour nous adapter à l’âge du digital ?

 

Vraisemblablement, oui. Si nous ne changeons pas, d’ici quelques décennies les IA rendront peut-être les humains totalement désuets. Nous développons actuellement des programmes et des IA qui surpassent les capacités humaines dans de plus en plus de domaines, de la conduite automobile au diagnostic de maladies. De ce fait, les experts estiment que d’ici 20 à 30 ans environ 50 % des emplois des économies avancées seront attribués à des ordinateurs.

Nous verrons sans doute apparaitre de nouveaux emplois, mais cela ne va pas nécessairement résoudre le problème.  Les humains ont essentiellement deux types de compétences (physique et cognitive). Si les ordinateurs nous surpassent dans les deux cas, il est fortement probable que les nouveaux emplois soient perdus au même titre que les anciens.  Que faire alors des milliards d’humains économiquement inutiles ? Quelle sera leur rôle? Nous n’en savons rien, et nous n’avons pas de modèle économique prévu pour ce type de situation. Il s’agit peut-être là de la question économique et politique la plus importante du 21ème siècle.

 photo de Yuval Harari

9. Qu’est-ce que nous, Sapiens, pouvons transmettre à nos enfants pour éviter qu’ils ne deviennent les tueurs en série écologiques que nous somme aujourd’hui ?

 

Sans hésiter : la différence entre la fiction et la réalité. Sans les entités fictives que nous créons (nations, dieux, argent, droits de l’Homme, etc.), les sociétés humaines ne fonctionnerait jamais à grande échelle. Mais il est très important d’apprendre à faire la part des choses. Pendant la majeure partie de l’Histoire, les hommes ont été tellement épris des fictions, qu’ils en ont oublié la réalité. Ces fictions ne sont plus alors à notre service. Nous en sommes devenus esclaves.

Un des meilleurs tests de réalité est celui de la souffrance : pour déterminer si une entité est bien réelle, il suffit de se demander « Est-ce qu’elle souffre ? ».  Si le temple de Zeus est incendié, Zeus ne souffre pas. Quand la valeur de l’euro baisse, l’euro ne souffre pas. Lorsqu’un pays est vaincu en temps de guerre, le pays en tant que tel ne souffre pas. C’est une métaphore. Par contre, lorsqu’un soldat est blessé à la guerre, il souffre réellement. Si un investisseur perd sa fortune dans une crise de la bourse, il en souffre. Quand une vache d’une exploitation industrielle est séparée de son veau à peine né, elle souffre.

Nous sommes bien dans la réalité.

A lire :

4 Réponses à “Interview Yuval Noah Harari : « Nos descendants pourraient bien ne pas être humains… »”

  1. Eric Lenglemetz

    Merci pour cet interview passionnant, particulièrement en deuxième partie (7, 8, 9) pour ceux qui ont lu son livre fascinant de la première à la dernière page.
    Passionnant, car Harari qui se garde bien de prédire l’avenir dans Sapiens (car plus les historiens connaissent un pan d’histoire, plus ils savent dire le comment ? et moins le … pourquoi ?), dévoile quelques perspectives dans cet interview.
    Passionnant aussi car cette quête de recherche de la vérité qui l’a conduit à écrire Sapiens (“ For me, I suppose the most important thing is the search for the truth »), l’emmène aujourd’hui à utiliser des techniques méditatives de plus de 2500 ans pour observer comment fonctionne son esprit , ou encore à considérer la souffrance comme un test de la réalité.
    Bref, je conseille vivement l’ouvrage et même de venir à l’USI après l’avoir lu !

    Répondre
    • blog-usi

      Merci Eric pour ce commentaire !

      De notre côté, nous avons aussi été particulièrement sensibles à sa mise en garde sur la distinction entre le réel et la fiction.
      Cette précision est indispensable pour préserver notre humanité à l’ère de la virtualisation… et préparer les générations futures.

      Nous avons hâte de l’entendre à l’USI !

      A bientôt,

      La Rédaction

  2. BERTRAND Eric

    Je suis très frappé par le choix du critère de différentiation du réel et de la fiction énoncé par Yuval Harari : la souffrance.

    La séparation entre le monte réel et le monde de la fiction séparé par une de nos pire crainte : souffrir !
    … C’est édifiant car ça marche !

    Pour aller plus loin, j’aimerai noter les points suivants : le réel et la fiction sont une séparation intéressante mais il en est une autre qui mérite notre attention.

    Le monde réel dans une vision scientifique coïncide avec le monde tangible. En effet, est tangible ce qui est accessible aux sens directement ou indirectement (via des instruments qui relaient les sens humains).

    Cependant, une question taraude depuis toujours l’esprit humain :
    le monde réel se réduit-t-il au monde tangible ?
    Autrement dit existe-il des choses ou des êtres qui appartiennent au monde réel mais qui soient intangibles ?

    Cette question est généralement est en dehors du domaine des investigations des scientifiques.
    Cependant, elle est l’objet de beaucoup de réflexions de l’homme.

    Pour avancer dans la réflexion, faisons un petit détours vers la pensée scientifique. Jusqu’à Heisenberg, la conviction que tout était intrinsèquement mesurable était profondément ancrée dans l’esprit des scientifiques. Les défauts où les impossibilités de mesure étaient attribuées à des incapacités pratiques ou techniques qui ne demandaient qu’à être résolues par le progrès. Il s’est avéré que cette conviction était fausse, c’est à dire que l’idée que nous nous faisions du réel était contraire à l’intuition : les choses sont intrinsèquement plus complexes car empreintes d’incertitudes interdépendantes.
    Personnellement je pense que réduire par principe le monde le réel au monde tangible procède du même type d’intuition irrationnelle que l’on qualifie habituellement d’a priori ou de parti pris. Elle pourrait donc s’avérer tout aussi fausse.

    Ce n’est pas parce que nous ne pouvons pas percevoir de façon tangible une chose qu’elle n’existe pas. Il faut bien distinguer l’hypothèse de l’existence de l’intangible néanmoins réel de la pensée imaginative, conceptuelle ou mythique. J’accorde que cette distinction n’est pas très évidente mais elle a certainement un sens au moins dans le cadre de la logique.

    Je reviens maintenant au critère énoncé par Yuval Harari pour distinguer ce qui est réel de ce qui ne l’est pas. Dans l’expérience intuitive, cela sonne très juste et en même temps très humain. J’ai noté également qu’il rangeait dans la catégorie fiction et non pas dans le
    monde réel les religions. J’ai bien remarqué que dans sa présentation la personne du Christ était évoquée et que la croix apparaissait dans les images projetées. Lors de l’évocation de la souffrance comme discriminant du réel et de l’imaginaire, j’ai été frappé par le fait que
    la croix est bien un l’instrument de torture donc est le symbole de la souffrance humaine.
    Elle est infligée à un Juif pieux qui se dit être le messie et le verbe de Dieu, qui par sa souffrance établit une lien entre l’homme et Dieu.
    Le Christ est-il au carrefour du monde réel et du monde imaginaire ou bien du monde réel tangible et du monde réel intangible ?

    Plus profondément, je trouve profondément pertinent d’identifier la souffrance comme étant caractéristique du vécu humain réel. Je suis en revanche beaucoup plus réservé sur la distinction binaire entre le réel et fiction dans laquelle on rangerait sans ménagement
    les religions avec l’invention de la monnaie et du code civil.
    J’estime donc que l’anthropologie processuelle doit approcher ces sujets avec une certaine prudence.

    La question du réel intangible n’est pas une question mineure et il est facile de montrer que l’on ne peut pas y répondre par la négative sans faire des entorses manifestes à des principes fondamentaux de la logique et de la démarche scientifique.
    Pour les personnes ayant des convictions religieuses, l’analyse de Yuval Harari bien que brillante, ne me semble pas d’une finesse suffisante pour pouvoir se permettre de classifier de façon presque désinvolte les religions dans le domaine des fictions. Il faut les classer dans le domaine des religions sans chercher à les faire rentrer au chausse pieds dans un cadre conceptuel au service d’une démonstration parmi d’autre. Je rappelle également que sur ce domaine la susceptibilité des intéressés est parfois explosive. Donc prudence…

    Pour résumer mon opinion, ce n’est pas parce qu’une explication de ce type est brillante qu’elle doit dépasser le cadre de sa fonction : proposer des processus anthropologiques qui éclairent l’histoire de sapiens et non pas promouvoir implicitement une vision qui s’inspire fortement des philosophies à priori athées qui identifient l’être à la matière.

    Eric.

    Répondre
    • BERTRAND Eric

      Je suis très frappé par le choix du critère de différentiation du réel et de la fiction énoncé par Yuval Harari : la souffrance.

      La séparation entre le monte réel et le monde de la fiction réalisée par une de nos pire crainte : souffrir !
      … C’est édifiant car ça marche !

      Pour aller plus loin, j’aimerai noter les points suivants : le réel et la fiction définissent une frontière intéressante mais il en est une autre qui mérite notre attention.

      Le monde réel dans une vision scientifique coïncide avec le monde tangible. En effet, est tangible ce qui est accessible aux sens (directement ou indirectement via des instruments qui relaient les sens humains).

      Cependant, une question taraude depuis toujours l’esprit humain :
      le monde réel se réduit-t-il au monde tangible ?
      Autrement dit, existe-il des choses ou des êtres qui appartiennent au monde réel mais qui soient néanmoins intangibles ?

      Cette question est généralement en dehors du domaine des investigations des scientifiques.
      Elle est cependant l’objet de beaucoup de réflexions chez l’homme.

      Pour avancer dans la réflexion, faisons un petit détours vers la pensée scientifique. Jusqu’à Heisenberg, la conviction que tout était intrinsèquement mesurable était profondément ancrée dans l’esprit des scientifiques. Les défauts où les impossibilités de mesure étaient attribuées à des incapacités pratiques ou techniques qui ne demandaient qu’à être résolues par le progrès. Il s’est avéré que cette conviction était fausse, c’est à dire que l’idée que nous nous faisions du réel était contraire à l’intuition : les choses sont intrinsèquement plus complexes car empreintes d’incertitudes interdépendantes. Le réel n’est pas conforme à notre intuition.
      Personnellement je pense que réduire par principe le monde le réel à ce qui est tangible procède du même type d’intuition irrationnelle. On les qualifie habituellement d’a priori ou de parti pris. Cette intuition inspirée par l’époque moderne pourrait donc s’avérer tout aussi fausse que celle concernant la mesurabilité arbitrairement précise des quantité physiques.

      Ce n’est pas parce que nous ne pouvons pas percevoir de façon tangible une chose qu’elle n’existe pas. C’est de la logique élémentaire. Maintenant il faut bien distinguer l’hypothèse de l’existence de l’intangible néanmoins réel de la pensée imaginative, conceptuelle ou mythique. J’accorde que cette distinction n’est pas très évidente mais elle a certainement un sens au moins dans le cadre de la logique.

      Je reviens maintenant au critère énoncé par Yuval Harari pour distinguer ce qui est réel de ce qui ne l’est pas. Dans l’expérience intuitive, cela sonne très juste et en même temps très humain. J’ai noté également qu’il rangeait dans la catégorie fiction et non pas dans le
      monde réel les religions. J’en déduit que, contrairement aux personnes religieuses, il n’accorde pas à Dieu le statut même potentiel de réalité intangible. J’ai bien remarqué que dans sa présentation la personne du Christ était évoquée et que la croix apparaissait dans les images projetées à l’écran. Lors de l’évocation de la souffrance comme discriminant du réel et de l’imaginaire, j’ai été frappé par le fait que la croix est bien un l’instrument de torture donc est le symbole de la souffrance humaine.
      Elle est infligée à un Juif pieux qui se dit être le messie et le verbe de Dieu, qui par sa souffrance établit une lien entre l’homme et Dieu.
      Le Christ est-il au carrefour du monde réel et du monde imaginaire ou bien du monde réel tangible et du monde réel intangible ?

      Plus profondément, je trouve très pertinent d’identifier la souffrance comme étant caractéristique du vécu humain réel. Je suis en revanche beaucoup plus réservé sur la distinction binaire entre le réel et fiction dans laquelle on rangerait sans ménagement
      les religions avec l’invention de la monnaie et du code civil.
      J’estime donc que l’anthropologie processuelle doit approcher ces sujets avec une certaine prudence.

      La question du réel intangible n’est pas une question mineure et il est facile de montrer que l’on ne peut pas y répondre par la négative sans faire des entorses manifestes à des principes fondamentaux de la logique et de la démarche scientifique.
      Pour les personnes ayant des convictions religieuses, l’analyse de Yuval Harari bien que brillante, ne semble pas d’une finesse suffisante pour pouvoir se permettre de classifier de façon presque désinvolte les religions dans le domaine des fictions. Il faut les classer dans le domaine des religions sans chercher à les faire rentrer au chausse pieds dans un cadre conceptuel au service d’une démonstration parmi d’autre. Je rappelle également que sur ce domaine la susceptibilité des intéressés est parfois explosive. Donc prudence…

      Pour résumer mon opinion, ce n’est pas parce qu’une explication de ce type est brillante qu’elle doit dépasser le cadre de sa fonction : proposer des processus anthropologiques qui éclairent l’histoire de sapiens et non pas promouvoir implicitement une vision qui s’inspire fortement des philosophies modernes à priori athées qui identifient l’être à la matière.

      Eric.

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