Pour Laurent Alexandre, la question est désormais entendue : « l’intelligence est devenue un tabou absolu car les élites intellectuelles souhaitent implicitement en garder le monopole ». En amorçant sa conférence USI 2017 par cette phrase choc, le chirurgien urologue et entrepreneur pose la question de la réflexion politique, scientifique et intellectuelle qui manque encore autour de l’intelligence artificielle.

Car si la question se pose selon lui aussi urgemment, c’est que le 21e siècle s’annonce comme le “siècle de l’explosion des intelligences”, celui non seulement de l’émergence de l’IA mais aussi de la réunion de toutes les intelligences, humaines comme artificielles. Et de plaider à l’occasion d’USI pour une véritable “éthique” des intelligences.

Les différents âges de l’IA

Inventé par Bull, le transistor est apparu il y a 70 ans soit près de 550 000 000 d’années après l’apparition du 1er neurone. Avec la loi de Moore, la capacité de ce seul transistor a depuis été multipliée par 93 000 000 de milliards démocratisant d’autant la puissance informatique. Comme le souligne Laurent Alexandre, “nous entrons ainsi dans un engrenage neuro technique avec l’IA où nous industrialisons la fabrication de l’intelligence pour passer d’une pénurie d’intelligence à une abondance d’intelligence”. L’avènement de l’intelligence artificielle supérieure n’est pourtant pas pour tout de suite et son avènement passera par quatre “âges”. Le premier âge décrit par Laurent Alexandre est celui de l’algorithmique artificielle, une IA faible que nous plaçons aujourd’hui partout.

Le deuxième âge, celui du deep learning, dont les premières recherches remontent aux années 1980, trouve ses premiers accomplissements dans les technologies de reconnaissance visuelle. Le troisième âge, celui de l’intelligence contextuelle, encore peu abouti, devrait quant à lui doter la machine de la capacité d’analyser et d’agir à partir de données disparates et parcellaires ; facultés aujourd’hui proprement humaines.

Le quatrième âge, enfin, l’âge mythique de la conscience artificielle, est celui sur lequel il y a toujours débat quand à la date où il sera atteint : “le passage d’un âge à l’autre est très compliqué à analyser et peut-être entrecoupé de vrais hivers de l’IA pendant lesquels plus rien ne se passe”. Si la probabilité de l’âge mythique ne fait plus de doute pour Laurent Alexandre, la question de l’horizon se pose encore. Et de rappeler en guise de provocation : “Yann le Cun en juin 2016 expliquait qu’un scénario à la Terminator n’était pas envisageable avant une vingtaine d’années, nous avons le temps d’y réfléchir”.

Voir l’intégralité du talk de Laurent Alexandre à USI 2017

 

Des questions éthiques nombreuses

L’avènement d’une société de la connaissance où l’intelligence artificielle est abondante pose de nombreuses questions éthiques et politiques. “On a créé une société de la connaissance sans réfléchir aux conséquences, car les écarts dans le monde digital sont plus importants que dans le monde physique”. C’est ce que Laurent Alexandre appelle la “guerre cérébrale” : “nous avons déjà vécu une guerre cérébrale, celle entre l’Asie et l’Occident, aujourd’hui gagnée par l’Asie contre les cols bleus américains. Nous entrons maintenant dans la deuxième guerre cérébrale sans l’avoir préparée : celle opposant les plaquettes de silicium et ceux qui les fabriquent”. La place laissée aux personnes faiblement éduquées pose évidemment question en l’absence de plan de formation, menaçant in fine l’équilibre de nos régimes démocratiques. Le deuxième sujet d’inquiétude porte quant à lui sur la question du transhumanisme.

Alors que les GAFA travaillent à “tuer la mort” et à nous faire passer d’une économie de la subsistance à une “économie démiurgique”, l’homme s’expose à des risques qu’il ne perçoit pas encore. Elon Musk annonçait ainsi la création de Neuralink en avril dernier pour connecter de l’intelligence artificielle directement dans notre cerveau, nous exposant directement aux risques de hacking de notre esprit.

Citation de Laurent Alexandre sur l'intelligence humaine et artificielle à la conférence USI

Quatre enjeux et des lignes rouges à définir

De ces questions éthiques et politiques, Laurent Alexandre y décrypte quatre enjeux majeurs. Le premier a trait au “brain editing” et pose la question de la limite que nous acceptons d’atteindre dans la connexion de notre intelligence humaine à l’intelligence artificielle. Le deuxième porte sur notre souveraineté technologique face aux géants du numérique qui contrôlent seuls aujourd’hui la technologie de l’IA.

Le troisième questionne la gouvernance future de l’IA pour notamment se protéger de toute IA forte, hostile et malfaisante, à même de nous écraser une fois le stade ultime atteint. Le quatrième enjeu porte enfin sur l’éducation et sur la différenciation de notre intelligence face à l’IA, notamment par la mobilisation des compétences transverses. Plusieurs lignes rouges sont ainsi à préserver selon lui, pour protéger notamment la maîtrise et l’intégrité de notre propre corps, la singularité et l’authenticité de notre cerveau, notre autonomie face à la technologie et goût du hasard face à la prédictibilité de l’algorithme. Car pour conclure par une simple constatation : “si elle est forte, pour quelle raison l’IA accepterait-elle d’entretenir une humanité qui ne travaille plus et qui ne réfléchit plus ?”

 


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