Compte-rendu de la conférence USIConnect de Luc de Brabandère

Entre Luc de Brabandère et USI, c’est un peu une histoire d’amour. Trois fois speaker à la conférence, c’est tout naturellement que le mathématicien, philosophe – et surtout passionné de créativité – inaugure le 29 novembre la première édition d’USIConnect.

“Je suis ravi de baptiser ce nouveau format, j’aime les choses nouvelles !” confie Luc de Brabandère. Face à un public d’adeptes mais aussi de novices d’USI, Luc déploie pendant plus d’une heure son approche ludique et fondamentale de la créativité.

“Petit, j’ai demandé à mon père d’où viennent les idées, et il n’a jamais pu me répondre. Maintenant je sais pourquoi.”

  1. Qu’est-ce que “penser” ?
  2. Qu’est-ce penser de manière créative ?
  3. Et dans un monde technologique ?
  4. Et s’il fallait sortir de la causalité ?

1. Qu’est-ce-que penser ?

Mais pour commencer, il convient de redéfinir un peu le cadre. Pour Luc de Brabandère, l’important quand on parle de “pensée créative” n’est pas tant la créativité, que la “pensée”. Nous invitant à contempler sa première slide – une page entièrement blanche – Brabandère nous ouvre un libre espace de réflexion.

“Ce qui compte, ce n’est pas quoi penser, mais comment penser”

Mais qu’est-ce que penser ? Comment parvient-on à donner un avis ? Sur quoi se base-t-on ? En réalité, sur pas grand chose… Il serait d’ailleurs naïf de croire que nous sommes en mesure d’avoir toutes les connaissances nécessaires pour construire une pensée absolue ou optimale. “L’acte premier de la pensée, c’est l’oubli”, et c’est précisément ce que nous choisissons de retenir qui nous permet de donner notre avis.

Alors oui, on peut y voir quelques défauts : le fait de ne pas pouvoir contrôler ce que l’on retient, ou que chacun n’oublie pas les même choses. Finalement, il suffit peut-être d’avoir conscience que ce que nous avons dans la tête n’est jamais le reflet de la réalité. Demandez donc aux personnes autour de vous quelles sont les 6 couleurs des 6 lettres du logo de Google, suggère Luc de Brabandère. Tout le monde le connait, et pourtant personne n’y parvient…

Ce décalage – premier point d’ancrage avec lequel nous embarquons dans la conférence – conduit Luc de Brabandère à cette première réflexion :

“Penser est un jeu, avec son terrain, ses règles, et des personnes sachant mieux jouer que d’autres…”

 

Luc de Brabandère sur scène à la conférence USI Connect sur la créativité

 

De la simplification du monde…

 

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Modèles, théories, stéréotypes… Dans un monde profondément complexe, les simplifications sont partout. “Les choses ne sont pas “simples”, nous les simplifions” – souvenez-vous du processus de l’oubli.

“Quand un parent dit “Je pense à mes enfants”, c’est concret. Quand un CEO dit “Je pense à mes clients”, ce n’est concrètement pas possible ! Il pense à des catégories, des segments de marché… Bref, il crée des simplifications”. L’objectif de ces simplifications est d’être utiles. Elles ont donc vocation à évoluer en fonctions des besoins.

 

Mais la vraie question est de savoir où nous commençons ? De la Terre et sa complexité, ou des simplifications dont nous sommes les auteurs ? Les philosophes eux-mêmes ne sont pas d’accord sur ce point. “Moi, je pars de droite, de la Terre” explique Luc de Brabandère, partant surtout du principe que nous ne pouvons pas avoir de certitudes.

A gauche, dans nos têtes, tout n’est qu’hypothèse : une théorie, une stratégie, un concept sont des hypothèses. Elles puisent leur essence dans les fameuses simplifications et nous permettent de faire des déductions sur le monde : ce qu’on appelle la pensée hypothético-déductible. Pour Brabandère, ce type de déduction est typiquement quelque chose que l’on pourra un jour déléguer aux machines.

 

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L’induction, en revanche, ne pourra jamais être totalement sur les machines.

“Une déduction parfaite est possible : vous faite 4 fois la même déduction, vous avez 4 fois le même résultat… L’induction parfaite n’existe pas, car il est impossible d’embrasser tout ce qui est en face de nous.”

Souvenez-vous : ce que nous avons dans la tête n’est pas le reflet de la réalité. Et comment serait-ce même possible dans un monde en perpétuel bouillonnement ! Ce mouvement d’induction – qui nous a conduit à nos hypothèses, nos stéréotypes… – est profondément humain. On ne peut pas l’expliquer, le modéliser, ni le mécaniser. L’induction, c’est le lâcher prise, c’est accepter la part du risque.

“Il n’est pas rationnel d’être 100 % rationnel.”

Mais alors, c’est quoi l’acte de penser ? A ce stade de la conférence, Luc de Brabandère nous a déjà donné suffisamment de clés pour que nous en comprenions sa définition :

“Penser consiste pour l’essentiel à simplifier le monde (avec sa part d’oubli, ses caricatures…) ET à utiliser ces simplifications”.


A lire :

Notre interview de Luc de Brabandère : « Il n’y a pas assez de philosophes du numérique »


 

2. Qu’est-ce que penser de manière créative ?

Il y a dès lors, une liberté infinie dans l’induction ! Chacun ne voyant pas le monde de la même manière, n’oubliant pas les mêmes choses, ne créant pas les mêmes simplifications.

Les flèches oranges que l’on retrouve sur le schéma précédent représentent précisément cette subjectivité. C’est même ce que Luc de Brabandère définit comme “l’ambiguïté”. Cette ambiguïté est une “excellent nouvelle” : c’est un des principaux rouages du mécanisme de la créativité (prenez l’exemple des humoristes qui tirent partie de l’ambiguïté des mots). Elle incarne la diversité des points de vue et des interprétations. Kant disait d’ailleurs: “Tu ne vois pas le monde tel qu’il est mais tel que tu es”.

Nous avons cependant une chose commune : notre cerveau humain n’aime pas le disparate ! A chaque fois que nous contemplons quelques chose qui nous échappe (un dessin pas fini, des jeux de vision d’optique, etc.), il crée des hypothèses et cherche à résoudre ce qu’il voit. A chaque complément d’information, il s’adapte et propose des hypothèses nouvelles.

“Une idée nouvelle va être accueillie ou refusée en fonction de l’adéquation entre ce qu’elle est, et les idées préexistantes (les modèles, les hypothèses en cours, etc.)”

 

“Out of the box !” n’est plus suffisant

Et la créativité dans tout ça ? Elle est précisément une forme de pensée, qui doit trouver sa place.

Prenons l’exemple de Philips ; aujourd’hui acteur majeur dans la santé, mais avec un fond de commerce largement relié à l’électro-ménager dans l’esprit des gens.

Luc de Brabandère résume ici le parcours de Philips – tout en gardant en mémoire son schéma de simplification.

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Une entreprise part toujours de gauche, d’une idée. Phillips a ensuite déduit, pendant 40 ans, ses différents produits de cette idée de base ; machine à laver, micro-onde, etc. Mais face à la concurrence moins cher, la déduction ne servait plus à rien. Il fallait changer la manière de regarder les choses (les fameuses flèches oranges).

Philips avait, dans son savoir-faire, tous les atouts pour devenir un acteur majeur de la santé. “Ils ont changé de simplification ! Et transformer cela en un nouveaux lot de déductions.”

Mais voilà, passer directement d’un micro-onde à une couveuse pour bébé n’était pas une évidence ! On ne pouvait pas déduire la couveuse de l’idée originelle. En revanche, le chemin en zig zag emprunté est quand à lui, logique…

“Combien de fois nous sommes-nous dit à propos d’une idée : “Comment n’y a-t-on pas pensé plus tôt ?” Parce que la logique n’était pas disponible !”

La créativité est notre capacité à changer de regard. On peut comprendre maintenant cette fameuse expression “out of the box” : il s’agit ni plus ni moins de sortir de cet ensemble de simplifications et d’hypothèses.

Mais plus que “sortir de la boîte”, être créatif c’est se demander quelle est la nouvelle boîte. Car l’ancienne – comme toute simplification – s’use, et ce malgré toute les innovations que vous lui prêterez (produit moins cher, plus joli, exécuté plus rapidement, etc.).

 

3. Et dans un monde technologique ?

Le processus reste le même. Ou presque…

Imaginer deux personnes qui voient passer ce bateau “hybride”.

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Le premier, conservateur, dira : “J’ai vu un bateau à voile avec un moteur” !

Le second, féru d’innovation, dira : “J’ai vu un bateau à moteur ! Bon, il avait gardé encore les voiles, au cas où…”

De la même manière, “la technologie n’est pas jugeable. Ce qu’elle apporte dépendra de la manière dont on la regarde !”. Allons-nous y attribuer un regard passé, ou créatif ?

Un double changemement – innovation et créativité – est nécessaire. Sinon, nous risquons de tomber dans l’absurde, comme ce fut le cas avec l’invention des premiers wagons (des diligences mises bout à bout).

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“Les technologies de demain ne marcheront que si l’on change notre modèle mental et que l’on est créatif”


A voir :

10 paradoxes de la créativité, Luc de Brabandère à l’USI


 

4. Et s’il fallait sortir de la causalité ?

Au mois d’août 2008, le magazine Wired sortait un numéro intitulé “La fin de la science”. La thèse défendait le postulat suivant : avec le Big Data et les algorithmes, les corrélations suffiront. Cela veut dire que nous n’aurons plus besoin de modéliser, plus besoin de catégories. Plus concrètement, une entreprise comme Starbuck pourrait gérer ses millions de clients sans les étudier ou les morceler en catégories.

“Personnellement, je n’y crois pas” affirme Luc de Brabandère. Et de nous rappeler les 4 niveaux de liens entre les éléments :

  1. La coïncidence : deux évènements qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre, pris dans un même sujet.

On pense au journal de 20h par exemple : “Hier, telle équipe de foot a battu l’autre au Parc des Princes. Et ensuite : Apple lance une nouvelle montre connectée”. Aucun lien.

  1. La corrélation : “L’équipe du Maroc a perdu. Terrible orage sur la ville à ce moment là !” Forcément, un lien se dessine dans notre esprit… Il s’agit là d’un lien statistique entre les éléments, loin de la science et de la causalité (là, le Big Data peut trouver les corrélations. Mais ont-elle toujours du sens ?)
  2. La conjonction : ou la corrélation qui marche à 100 %. “Avec l’éclair, il y a toujours le tonnerre”. Certes. Mais l’éclair n’est pas la cause du tonnerre : il n’y a pas de lien de causalité là non plus. Et si “la science est la recherche de causes” comme le conçoit Aristote, nous ne sommes pas dans la science non plus.  
  1. La causalité : “Quand le soleil se lève, le coq chante… Mais qui vous dit que ce n’est pas l’inverse ?”. Alors oui, nous avons suffisamment d’indices pour ne pas mettre cela en doute. Mais comme le souligne Brabandère, “quand on veut définir la science de la pensée, il faut se poser ce type de questions”.

Public de la conférence USI Connect avec Luc de Brabandère sur la créativité

Le cygne noir

Le monde occidental est imbibé de cette idée de cause : l’éternel stade de l’oeuf ou la poule. Et Brabandère de nous citer la réflexion malicieuse d’un grand patron chinois “Chez nous, on mange les deux !”

La tournure est évocatrice : et s’il fallait enlever l’idée même de causalité ? Un des plus grands problèmes auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés est précisément celui de l’incertitude (jusqu’où ira la puissance des machines ? Quel rôle leur sera attribué ? Comment contrôler cette technologie ? etc.)

Brabandère voit d’ailleurs deux types d’incertitudes :

  • 1. Celle dont la question reste claire et permet d’émettre des hypothèses : qui va gagner Roland Garros, par exemple ?
  • 2. Celle dont on n’arrive même pas à prévoir la question. Personne ne pouvait anticiper l’histoire du logiciel truqué de Volkswagen, pour tricher sur les émissions de ses voitures.

Si le Big Data peut résoudre les incertitudes de type 1, il est impuissant face au deuxième. C’est ce que Brabandère appelle “le cygne noir” : un évènement très peu probable, mais aux conséquences importantes. Comment ne pas constater avec cet exemple que les règles ont profondément changé.

“On ne peut plus faire de prévisions, il faut se préparer.”   

Mais comment y parvenir ?

La pensée complexe

Par la créativité évidemment. Dans le contexte actuel, nous sommes face au problème de l’infini puissance des machines. Or, l’absence de contrainte – qui est la particularité d’internet – dessert profondément l’émergence de la créativité. Première chose à faire donc, “parvenir à simuler la contrainte” déclare Luc de Brabandère.

Autre point crucial : casser les hypothèses. Pensez à Champollion qui parvint à décrypter les hiéroglyphes. Tout le monde s’y était cassé le nez avant lui. “Mais tout le monde s’était embarqué dans une hypothèse qui s’est avérée foireuse ! En l’occurrence que les signes étaient soit des idéogrammes (des symboles) soit des pictogrammes (des images).” La solution était dans la combinaison des deux.

“L’hypothèse même était mauvaise. Il n’y a pas “Ou” ! Il y a “Et”.” L’essence de la pensée complexe. La seule qui nous permettra d’imaginer le futur de la technologie.

 

Brabandère nous rappelle pour terminer qu’aucune idée ne née bonne : elle est une nouvelle hypothèse, qui peut, peut-être, le devenir. Le pétrole, par exemple : pendant 40 ans, nous nous sommes cantonnés à le brûler, comme si son seul but était de remplacer le charbon. Il a fallu une réelle révolution mentale pour trouver ensuite ses autres utilités, qui ont fait exploser le pétrole.

“Les Big Data, il ne faut pas les faire brûler, il faut les faire exploser”.

A bon entendeur.


A voir :

Kepler, Champollion, Darwin et les pionniers du Big Data, Luc de Brabandère à l’USI 2014


 

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