Pourquoi s’interroger sur ce que veut la tech ? Interview de Christian Fauré

Pour la première fois depuis sa création, la conférence USI a souhaité s’éditorialiser. La thématique n’a pas été choisie au hasard puisqu’elle incarne les valeurs et les points forts de l’événement. “Que veut la technologie ?” : la question est surprenante, inattendue… mais finalement loin d’être saugrenue. Elle s’appuie sur le livre “What does technology wants” de Kevin Kelly, speaker USI, et fait la part belle à la transdisciplinarité. Christian Fauré, curateur d’USI, explique pourquoi il est essentiel de se demander ce que veut la tech. 

Quel est réellement le sens de cette question ?

« Que veut la technologie » : c’est une phrase qui génère pas mal de questions. Elle supposerait que la technologie aurait une volonté. Cette formulation permet de mettre en avant la question de l’évolution puisqu’en réalité, tout a une histoire : la vie a une histoire sur Terre. Même les choses dont on a pu penser qu’elles ont toujours été là (comme les montages, qui sont le résultat de la tectonique des plaques). Lorsqu’on prend du recul et qu’on observe le monde sur des échelles temporelles plus grandes, on se rend compte qu’en fait, tout bouge : les montagnes, les mers, les continents, les espèces, le vivant… et la technique et la technologie aussi. La technologie est soumise à l’évolution. Si l’on se pose la question de ce qu’elle veut (c’est-à-dire où elle va), c’est qu’elle a une trajectoire. La question sous-jacente est donc : peut-on influer sur la trajectoire de cette évolution ? Ou bien la technologie a-t-elle une logique propre, qui fait qu’on peut pas en faire ce qu’on veut, ce qui impliquerait qu’elle ait une forme d’autonomie ?

Si on raisonne comme un ingénieur, en termes de contraintes, on réalise qu’on ne peut pas faire n’importe quoi avec la technique. Il y a une résistance des matériaux, une question de rendement et de déperdition… Ainsi, pour créer une voiture rapide, les contraintes poussent à faire des choix aérodynamiques plutôt que d’opter pour de grands panneaux latéraux esthétiquement réussis mais qui auront une trop grande prise au vent. Il y a donc bel et bien une logique technique, qui oblige à faire les choses d’une certaine manière. Une fois que l’on a posé ainsi la question de l’évolution des techniques, émerge alors la thèse selon laquelle l’accélération de nos sociétés et de nos économies resterait en fait catalysée par la technique et la technologie. 

Dans quelle mesure l’évolution des techniques nous influence-t-elle nous et notre environnement ?

L’historien des techniques et des sciences Bertrand Gille (Histoire des techniques) explique qu’il faut prendre en compte trois systèmes : le système psychique (c’est-à-dire les individus) ; le système collectif (c’est la dimension sociale : amis, famille, institutions,etc) ; et enfin le système technique. Ces trois systèmes rétroagissent en permanence entre eux : les systèmes psychiques sont influencés par le collectif, c’est-à-dire les systèmes sociaux, qui sont eux mêmes influencés par le système technique. Prenons un exemple à la fois simple et parlant : au Moyen-Age, le passage du moulin à eau au moulin à vent permet d’installer un moulin n’importe où, et non plus simplement à côté d’une rivière. Cette simple évolution redessine tout le paysage, toute l’économie sociale, et toute la psychologie des habitants !

Quand on modifie un de ces trois facteurs, psychique, social ou technique, cela a des effets systémiques et engendre l’évolution. La thèse de Bertrand Gille, c’est que nos systèmes sociaux et psychiques sont dynamisés par l’évolution du système technique, c’est-à-dire que c’est l’évolution du système technique qui donne le rythme. C’est la technique, finalement, qui définit notre agenda. Aujourd’hui, tout cela va tellement vite que nous n’arrivons pas à suivre, socialement et psychiquement. On voit bien que ce débordement de nouvelles technologies recombine en permanence nos relations amicales, familiales et aussi professionnelles. Ainsi les systèmes techniques qu’on appelle fallacieusement “réseaux sociaux” sont arrivés au stade où ils ont failli générer une guerre civile aux Etats-Unis ; Facebook est accusé d’avoir été l’instrument du crime dans la crise des Rohingyas. On voit bien qu’il y a une accélération des technologies qui provoque une accélération de nos sociétés, de nos économies… et aussi de nos problèmes ! Si effectivement tout dépend de l’évolution des techniques, on peut légitimement s’interroger sur où va la technique parce que celle-ci a des effets psychiques et sociaux assez importants. 

Cette idée nous permet de repositionner la question de la technique au cœur de nos préoccupations : non pas de faire de la tech pour la tech, mais de voir quelles en sont les externalités positives comme négatives. Cette thématique nous semblait intéressante parce que se demander si la technologie “veut” quelque chose, c’est se demander si elle a une trajectoire, et donc une histoire et une évolution.

L’évolution des individus et des groupes sociaux serait-elle soumise aux évolutions de la technique ?

L’évolution de la technologie a peut-être une logique propre, qui n’est pas juste de faire ce qu’on lui dit. Peut-être même sommes-nous l’objet de cette évolution technique. C’est ce que disait Marx. Il y a un passage très important : c’est celui de la technique en tant qu’outil à la technique en tant que machine. C’est une rupture fondamentale en philosophie, en économie, et dans toutes les disciplines. L’outil est un simple prolongement du corps : il permet de faire des choses que l’on ne pourrait pas faire. L’homme est ainsi augmenté par la technique, depuis le début de l’utilisation du silex. C’est même ce qui fait le propre de l’humanité, nous sommes outillés et c’est ce qui nous transforme. D’un point de vue anthropologique, la thèse est forte : l’homme est un vivant qui a un rapport particulier aux objets techniques mais qui sait qu’en retour, cette technique détermine son évolution. 

Cette évolution a-t-elle une forme d’autonomie ? Avec l’arrivée de la machine, lors de la révolution industrielle, on assiste à l’avènement du “travail mort”. Avant, c’était l’humain, le vivant, avec son geste et son savoir-faire, qui utilisait un objet technique, par définition mort, inerte. Maintenant, l’ouvrier qui est bien vivant se retrouve au service de la machine qui, elle, tourne toute seule, puisqu’elle est mécanique et a des formes plus ou moins importantes d’automatisation. C’est pour cela que Marx parle de prolétarisation : le prolétaire, c’est celui qui perd son savoir-faire parce qu’il commence à interagir, non plus avec des outils, mais avec les machines, des automates. En se retrouvant au service de la machine,il ne peut plus développer de savoirs, et de savoir-faire. Il y a une inversion du rapport au travail qui fait que le travail mort peut s’accumuler, ce qui explique – c’est la thèse marxiste -, toute l’évolution de la société contemporaine et donc du capitalisme. 

Le livre de Kevin Kelly est sorti il y a plus de 10 ans (2010). Est-il toujours pertinent ? Permet-il prédire l’avenir des techniques et des technologies ?

Kevin Kelly reprend notamment l’idée de l’anthropologue français André Leroi-Gourhan selon laquelle l’évolution  technique a une prévisibilité très forte mais il est impossible de savoir quand ces évolutions apparaîtront. On distingue donc la tendance (là où l’on va) du fait (le moment où cela va se produire). 

Ceux qui prédisent l’avenir confondent les tendances et les faits. Ce que dit Leroi-Gourhan, c’est qu’on ne peut pas prédire les faits, parce qu’il y a une intrication de facteurs complexes puisqu’ils sont à l’intersection des systèmes psychique, social et technique. Aujourd’hui, le marché est abreuvé d’oracles, mais ils se trompent : on ne peut prédire que les tendances. C’est pour cela que Leroi-Gourhan dit qu’il y a une tendance des techniques : un silex avec un manche donnera un couteau, associé à un bâton il deviendra une lance…  Il y a un enchaînement logique de l’évolution des techniques et donc une prévisibilité des tendances, mais encore une fois pas des faits.

Qu’est-ce qui fait la particularité de ce livre ?

Ce qui est intéressant, c’est que la pensée de Kevin Kelly retrouve les mêmes idées, mais avec une démarche de touche-à-tout, d’autodidacte, avec sa propre expérience. Il retrouve par d’autres voies des choses que l’on connaît. C’est justement pour cela qu’il est aussi intéressant : il dit des choses que l’on sait par ailleurs, mais qui ont du mal à percoler, à passer du système universitaire à une compréhension grand public. Et il ne loupe rien, c’est ça qui est phénoménal ! 

Kevin Kelly met toutes ces connaissances en musique avec une transdisciplinarité qui fait qu’il parvient à parler à un patron, un développeur, à n’importe qui… C’est aussi pour ça que la thématique nous semblait intéressante : elle cristallise les différents aspects de la réflexion, elle représente un carrefour de pensée à partir duquel on peut interviewer des prospectivistes, des gourous, des anthropologues, des philosophes, un peu toutes les disciplines.

Pourquoi cette transdisciplinarité est-elle aussi importante ?

La transdisciplinarité, c’est ma politique en tant que directeur scientifique. Les objets d’étude sur lesquels nous travaillons sont à l’intersection de plusieurs domaines. Quand on travaille avec des clients, c’est la vraie vie, des vrais projets : il y a de la technologie, de l’économie, de l’organisation, du management,…On est donc toujours sur des objets hybrides, interdisciplinaires, pas les objets idéaux d’une étude très scolaire. 

Ce qui nous intéresse ce sont donc les objets qui sont à la croisée des disciplines car lorsqu’on les étudie en tant que tels, avec des regards transdisciplinaires, on voit alors apparaître quelque chose que l’on ne voyait pas quand chacun restait dans sa discipline. 

Dès le début, le leitmotiv d’USI c’était : le contenu avant tout. Notre discours s’adresse plus à des individus qu’à une population corporate anonyme. Notre ambition, c’est de changer le regard que les gens portent sur leur métier, leur entreprise, leur activité ou sur la société en général. 

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