Compte-rendu de la conférence USI Connect, avec Nicolas Bouzou et Julia de Funès

On connaît le succès de leur ouvrage La Comédie (in)humaine ; une analyse parfois cinglantes des méthodes de management actuelles, qui semble avoir eu écho libérateur chez de nombreux salariés.

Si certaines critiques y ont vu une sentence contre le management, Nicolas Bouzou et Julia de Funès ont pu, sur la scène d’USI Connect, expliquer au contraire tout le respect qu’ils vouaient à cette fonction, “l’un des métiers les plus difficiles qui soient”.

Abordant la question de la technologie, de l’autonomie, ou encore de la confiance, les auteurs ont pris le temps, avec la franchise et le naturel passionné qui les caractérisent, d’étayer leur vision de l’entreprise : lieu de l’absurde à bien des égards, mais aussi de l’innovation et de l’épanouissement de l’intelligence humaine. A condition d’y injecter un peu de (bon) sens…

Face à une révolution économique mondiale…

Tout commence par un constat économique qui ne nous est pas inconnu. Dans la révolution économique et digitale actuelle, la compétition s’est largement étendue. L’innovation vient des quatre coins du monde, et sa diffusion n’a jamais été aussi rapide : “il fallait 50 ans pour qu’une innovation touche 50 millions de personnes, aujourd’hui c’est 3 ou 4 fois plus rapide. » rappelle Nicolas Bouzou.

La concurrence est rude.

D’autant que cette course de vitesse rime forcément avec “obsolescence”. Celle des produits et celle des humains. Pour survivre, les entreprises doivent imaginer un plan à long terme : sur l’évolution du produit et la transformation des compétences.

A ce constat s’ajoute un autre paramètre qui corse encore la donne. Si la concurrence est plus large, le nombre d’entreprises capables de répondre réellement aux besoins est encore faible. C’est la notion d’oligopolistique évoquée par Nicolas Bouzou. Et pour couronner le tout, ces entreprises sont fondées sur un modèle de réseaux qui leur permettent de croître d’autant plus vite : “Plus Netflix a d’utilisateurs, plus il a de données, meilleur est son algorithme et plus il attire de nouveaux utilisateurs. » La parfaite équation.

Face à cet horizon à la fois illimité et tristement restreint, la seule façon de tirer son épingle du jeu est de miser sur le potentiel humain.

Nicolas Bouzou s'exprime sur la scène d'usi connect sur le secret d'un bon manager

… comment rester compétitif ?

La question qui agite toute la chaine de l’entreprise.

Pour Nicolas Bouzou, les Hommes peuvent compter sur 3 point forts – notamment face à la technologie et aux machine :

  • la créativité : le fait d’être soi-même créateur de technologie et d’imaginer des cas d’usage – notamment pour lutter contre l’obsolescence.
  • l’empathie : qui nous permet de faire ce que la technologie ne sera jamais capable de faire par essence ; comme les interactions sociales ou de nombreux métiers dans la santé par exemple.
  • avoir une vision globale du monde : une qualité que la technologie ne possède pas… encore !

Prenons l’exemple de la capacité d’apprentissage d’une intelligence artificielle face à celle d’un bébé. Pour reconnaître une chaise, l’IA aura besoin de la qualifier à l’aide de nombreuses images : un dossier, 4 pieds, différents angles, etc. Le jeune être humain lui, va conceptualiser l’objet : c’est quelque chose qui sert à s’asseoir. Et il sera dès lors capable de la reconnaître dans toutes les situations, fusse son image partielle. “Nous sommes des intellectuels. Nous avons une intuition du monde”, résume Nicolas Bouzou.


 

A voir : Yann Lecun à l’USI – La prochaine révolution de l’intelligence artificielle


 

Ces 3 compétences clés, le management et les entreprises prétendent les valoriser… Mais dans les faits, rien n’est moins sûr !

En y regardant de plus près, l’entreprise semble surtout dominées pas des idéologies : la peur, le jeunisme, le bonheur.

Et pas besoin d’aller chercher très loin dans l’Histoire pour savoir que les idéologies n’ont jamais favorisé la liberté (ni celle de penser, ni celle d’entreprendre).

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L’entreprise : lieu de vie ultra normé et paralysé

Ces idéologies sont d’autant plus problématiques que l’entreprise est devenue le principal lieu du “vivre ensemble”. Les utopies politiques se sont effondrées, les religions ont perdu de leur superbe ; reste l’entreprise, véritable catalyseur social dans lequel nous passons la plupart de notre temps.

Mais la peur et les idéologies ont poussé les entreprises à mettre en place un nombre insensé de process et de normes pour assurer leurs arrières.

Les exemples ne manquent pas ! Julia de Funès évoquent ainsi les powerpoints sans fin des réunions – qui ne font que polluer l’esprit. Le nombre incroyable desdites réunions, souvent inutiles. Les brainstorms, et le collectif, “devenu un totem” – mais qui ne sert à rien quand il n’est pas sous-tendu par un travail individuel fort.

Continuons avec les formations et séminaires ludiques à base de Lego et Kapla – encore une fois terriblement normés pour “faire du fun” et finalement inefficaces : “on crée une réalité artificielle et on demande aux collaborateurs de transférer cet univers fictif dans la réalité.” déplore Julia de Funès.

Mais pour elle, rien n’est sans doute plus aberrant que de vouloir normer le bonheur. “CHO (Chief Happiness Officer) est un emploi fictif car le bonheur est instable et indéfinissable ! Quelqu’un qui est censé s’occuper de votre bonheur, c’est un non sens !”

L’idée même du “processus du bien-être” est un paralogisme. “C’est parce qu’une personne est performante qu’elle sera heureuse, et non l’inverse. La preuve, les entreprises n’ont jamais autant fait pour leurs employés en termes de bien-être, et il n’y a jamais eu autant de maladie professionnelles.”

Les intervenants ne font pas la guerre aux process en tant que tels : “le poison est dans la dose”. Cet excès de précautions a enfermé l’entreprise dans l’absurde. A vouloir se protéger de tout, elle s’est paralysée, emprisonnant avec elle le collaborateur. “On exécute plus qu’on entreprend. On applique plus qu’on agit”. Impossible d’innover ni de s’épanouir dans ce cadre.

Julia de Funès sur la scène d'USI Connect partage ses secrets d'un bon manager

 

Le management doit redonner du sens et de l’autonomie

La faute au capitalisme ? Pas pour Nicolas Bouzou. La preuve : certains métiers échappent aux lois du marché mais pas aux soucis de management : l’Education Nationale, par exemple, ou encore l’Hôpital, le milieu de l’assurance mutuelle, etc. Le coeur du problème est bel et bien le management. Sans doute parce qu’en France, le management est encore un privilège que l’on accorde, une voie royale pour la promotion (influence, argent) et la progression.. et non une véritable compétence, à apprendre.

“Les gens travaillent mieux en télétravail, loin du bureau et du manager ! C’est quand même un sujet”, remarque Nicolas Bouzou.

La priorité est de redonner aux collaborateurs une véritable marge de manoeuvre, une autonomie. C’est là qu’ils pourront exprimer leur intelligence humaine – leur vision globale du monde, leur créativité, leur empathie… Bref, tout ce qui fait d’eux des êtres humains compétitifs.

Pour cela, Julia de Funès invite les managers à revoir des notions “terriblement tarte à la crème” de prime abord, mais qui prenne tout leur sens sous l’éclairage de la philosophie.

1. Valoriser le risque

“Valoriser le risque et l’incertitude, c’est faire confiance à cette capacité très humaine qu’est l’intuition.” On ne parle pas d’agir sur un coup de tête, mais d’apprendre à sortir de la réflexion procédurale, “du pilotage automatique”.

Julia de Funès cite le pilote de ligne Sully Sullenbergen, célèbre pour avoir amerri sur le Hudson et sauvé, par son intelligence d’action, la vie de tous les passagers. “C’est ça, être un stratège”.

2. Poser le sens

“Le sens de la vie n’est pas dans la vie. Nos vie n’ont aucun sens !” s’exclame la philosophe, reprenant ici l’essence de sa conférence USI en juin dernier.

La vie n’a de sens que si elle est mise au service d’un projet, de quelque chose d’extérieur qui viendra la justifier. “Eh bien c’est pareil pour le travail”.

Pour Julia de Funès, nous vivons une réelle crise du sens. Tout d’abord parce que nous ne savons pas ce que nous faisons ! Les intitulés de postes sont de plus en plus énigmatiques (chef de projet en tout genre) et les métiers ne sont plus des talents mais des techniques. “Mais une technique est un moyen, pas une finalité. L’absurdité c’est de faire du moyen une fin !”

Gagner de l’argent pour gagner de l’argent n’a pas de sens. Appliquer des process pour appliquer des process non plus. “Se poser la question de la finalité : c’est ça l’intelligence humaine !”

Par le questionnement, la compréhension de nos actions, l’interrogation, nous avons le pouvoir de sortir des process, des carcans… et de déjouer l’absurde.

3. Restaurer la confiance

Etymologiquement, la confiance (cum fides) signifie que l’on se fie à quelqu’un. Teinté de religieux, le terme traduit une forme de croyance envers l’autre, une foi. La personne qui accorde sa confiance fait preuve de vulnérabilité, et cela implique forcément une part d’incertitude.

“La confiance est une relation asymétrique, résume Julia de Funès. Il n’y a pas de relation prévisible, on dit d’ailleurs “donner sa confiance”.

Or tout dans l’entreprise est fait pour garantir précisément le contraire. La valorisation de l’assurance personnelle, les relations contractuelles… L’avenir est terriblement visible et les relations sont symétriques ! Tout le contraire du risque dont nous avons pourtant cruellement besoin.

“Pourtant, un manager qui dit qu’il ne sait pas m’inspire plus confiance !” remarque la philosophe.

Seule cette confiance – ou plutôt de cette incertitude – mutuelle pourra conduire la relation hors du cadre.

“On ne peut pas être autonome si l’on est pas dans l’incertitude, le sens et la confiance. C’est là que nous aurons affaire à l’humain.”

Vous pensez malgré tout que l’autonomie est un discours élitiste ? Que certaines personnes ne sont pas capables d’évoluer sans un encadrement strict ? Qu’à cela ne tienne, conclut Nicolas Bouzou : “Ce sont les bons que vous avez besoin d’attirer et garder. Alors faites des organisations pour les bons ! Les autres resteront, ne vous en faites pas !”.

 

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